«Monseigneur, je n’ai rien de nouveau à vous apprendre de Catalogne, le roi catholique n’ayant reçu aucun avis depuis celui du 18, non pas même d’Aragon. Pour moi, je vous avoue que je ne suis nullement alarmé et que je ne puis croire qu’ils prennent Barcelone le 18, n’ayant fait aucun ouvrage pour cela, et je compte tout le reste pour rien, Barcelone se conservant.
«Il y a trois jours qu’il pleut, ce qui n’était pas arrivé depuis six mois complets, et les vents sont à l’est-sud-est. S’il se trouve de même à la côte de Barcelone, je n’y serais pas en repos.
«M. Amelot vous a mandé comme les Portugais avaient passé la Guadiana en Estramadure. Le bon sens veut qu’ils fassent cette manœuvre pour retenir les troupes que l’on pourrait détacher.»
L’amiral du Casse se trouvait à Madrid, dans une position assez singulière et qui lui plaisait fort peu. Chargé spécialement de traiter toutes les affaires communes aux deux couronnes de France et d’Espagne, se conduisant avec son bon sens naturel et sa loyauté toute française, il voyait les habitants de la Péninsule agir avec nous, non pas comme avec des alliés, mais comme avec des gens dont on se méfie sans cesse. Ils semblaient ne pouvoir se décider à considérer comme des amis ceux avec lesquels ils avaient été pendant des siècles en hostilité. Tout plan, tout projet proposé par nous paraissait aux Espagnols conçu dans un esprit d’intérêt exclusif. Ainsi, du Casse ayant demandé à Philippe V, au nom de Louis XIV, la cession à la France du petit port de Pentacola, dans le voisinage du Mississipi, éveilla de la part du gouvernement espagnol les susceptibilités les moins bienveillantes. Toutes les lettres de du Casse, à partir de cette époque, ont trait à la malveillance des sujets du roi catholique. Aussi l’amiral, tout en mettant dans sa conduite une excessive finesse et une admirable prudence, ne restait-il à Madrid qu’à son corps défendant et pour le plus grand bien du service de Louis XIV. Heureusement il marchait parfaitement d’accord avec Amelot, l’ambassadeur de la cour de France.
Du Casse terminait ainsi une longue lettre, écrite le 23 octobre 1705 au comte de Pontchartrain:
«Il n’est pas non plus à propos de proposer aucuns moyens pour la réformation du commandement des Indes et de leur navigation. Toutes les bonnes raisons et les bons moyens sont regardés pour mauvais. Avec ces sentiments, jugez s’il est possible d’y réussir. Ils seront forcés par nécessité d’avoir recours aux Français, et alors on pourra leur insinuer la convenance respective.»
C’est ce qui ne tarda pas à arriver. Le roi d’Espagne apprit, à la fin du mois d’octobre 1705, la prise de Barcelone par l’archiduc Charles. Il fut fort affecté de voir Gibraltar au sud, Barcelone au nord, aux mains de ses deux plus redoutables ennemis, les Anglais et les Impériaux. Il résolut de reprendre une de ces deux places.
Le récent insuccès de ses armées à Gibraltar, point isolé d’ailleurs en quelque sorte dans ses Etats, lui fit craindre de ne pouvoir réussir de ce côté; il se décida à faire une tentative sur Barcelone, ville qui pouvait devenir un centre d’action pour l’archiduc, vu sa situation dans une province toujours prête à la révolte.
Philippe V toutefois voyait bien qu’il ne pouvait, avec ses seules forces, enlever Barcelone à ses ennemis. Il résolut donc d’implorer, pour réussir, la protection de son aïeul; il lui envoya en mission spéciale un grand d’Espagne, le comte d’Aguilar; mais il réservait le principal rôle dans cette négociation à l’amiral du Casse, dont il avait depuis longtemps apprécié les qualités et qu’il savait très-influent à la cour de Versailles.
Voici comment l’amiral raconte, dans une lettre à Pontchartrain, en date du 6 novembre 1705, la mission dont il fut chargé à ce moment par le roi d’Espagne: