«Monseigneur, j’eus l’honneur de vous écrire, le 2 de ce mois, par un courrier qui allait à Bordeaux et, comme il fut retenu un demi-jour, j’étais le soir au palais, attendant le coucher du roi. Mme la princesse des Ursins m’étant venue appeler, me dit que le roi et la reine désiraient que j’entrasse dans leur appartement. Leurs Majestés me dirent que les preuves que je leur avais données de mon zèle les avaient déterminés à me choisir pour m’envoyer au Roi. Je répondis à cela comme je le devais, et je priai M. Daubenton de vous l’écrire, ayant été occupé à des choses qui convenaient au service de Sa Majesté.

«En apparence, partie de ces choses dont Leurs Majestés me veulent charger ne sont pas éclaircies, en ce que M. le comte d’Ayrones, qui était dans Barcelone, n’est point arrivé et que l’on ne sait que confusément ce qui s’est passé à la prise de cette ville, ni ce qui a dérangé la capitulation qui avait été faite entre M. de Velasco et le milord Péterbourg. L’on ne sait pas non plus si toute l’armée navale ou partie d’icelle est en route pour retourner en Angleterre. Il n’y a nulle nouvelle de Malgue et de Gibralter, d’où absolument on la verra en sortant. Les vents sont contraires depuis le vingt-huitième jour qu’elle est en vue de Carthagène. Il est cruel qu’il faille souhaiter qu’elle ait un vent favorable, en ce que restant elle touchera à Alicante ou à Malgue, où vraisemblablement on lui ouvrirait les portes.

«Je vis hier au soir M. Amelot, qui me dit que le roi d’Espagne enverrait M. le comte d’Aguilar pour informer le roi des dispositions présentes. J’ai su qu’il a pris congé ce matin, mais que ce départ-là n’empêcherait pas le mien. Ainsi, Monseigneur, je ne sais quand on m’expédiera.

«J’ai envoyé ordre à M. du Tertre de s’en retourner à Toulon, dès qu’il sera informé de la sortie de l’armée navale du détroit, et qu’il profitât d’un gros vent d’aval pour ne se point commettre, en cas qu’il fût resté des vaisseaux dans Gibraltar.

«Le Conseil des Indes a fait un recueil de ces vaisseaux français qui ont été à la mer du Sud et de ceux qui se préparent pour y aller, et il a fait des représentations à Sa Majesté catholique dans le même esprit que nombre d’autres, que les Français les ruinent. Rien n’est plus fâcheux dans la situation présente.

«J’ai pris la liberté de dire hier au soir à M. Amelot qu’il fallait que Sa Majesté donnât une déclaration qui traitât favorablement le Conseil, le remerciant de son zèle et de son application, qu’il l’exhortât de continuer son bon zèle, et que Sa Majesté aurait toute la déférence à se conformer à leurs représentations. Mon dit sieur Amelot a paru bien aise de me trouver dans ces dispositions, me disant qu’il pensait la même chose que moi, et, à l’égard de la flotte et des galions, de leur en laisser une entière et pleine disposition.

«Imaginez-vous, Monseigneur, dans l’embarras où l’on est ici, quelle sûreté il y a que ces vaisseaux sortent. Il s’en est brûlé un au Pontal, appartenant à des particuliers de Séville, qu’on dit qui avait chargé pour quatre cent mille écus de marchandises, le tout à des Espagnols, ce qui augmentera la misère de cette nation. Comme je compte avoir bientôt l’honneur de vous voir, il serait inutile de m’étendre sur aucun sujet.»

Peu de temps après, du Casse partit pour Versailles, où il arriva au commencement de 1706. Il vit les ministres et le Roi, expliqua à chacun combien il était important de reprendre Barcelone, et essentiel d’agir rapidement, avant que les armées navales ennemies, retenues loin du théâtre de la guerre par la mauvaise saison, aient pu rentrer dans la Méditerranée.

Les raisons mises en avant par du Casse furent si fort goûtées, qu’un mois après son arrivée à Versailles il vit partir pour Toulon le grand amiral comte de Toulouse et le maréchal de Cœuvres, qui allaient prendre le commandement d’une armée navale française destinée à appuyer devant Barcelone les opérations de l’armée de terre, conduite par Philippe V en personne, ayant sous ses ordres le maréchal de Tessé.

Le 3 mars, les deux princes et les deux maréchaux de France arrivèrent devant Barcelone. Au lieu d’attaquer sur-le-champ le corps de place, ils commirent la faute de perdre leur temps au siége d’un fort détaché, le Mont-Jouy, qui les occupa près de deux mois et ne se rendit qu’à la fin du mois d’avril. Ce retard avait permis à une formidable armée navale ennemie d’approcher. Le 8 mai, le comte de Toulouse dut abandonner le siége sans combat, n’étant pas de force à soutenir la lutte.