Du Casse fit route jusqu’à la Martinique sans rencontrer d’ennemi. De cette île, il se rendit à Saint-Domingue. Obligé de faire séjour dans ces deux colonies, il envoya trois navires de faible tonnage au gouverneur et au général des galions, avec mission de les engager à tout préparer pour qu’il pût repartir avec les galions qu’il était venu chercher; ayant même su que la flotte se trouvait dépourvue de beaucoup de choses, il la fit ravitailler par la frégate marchande le duc de Bourgogne.

A Carthagène se trouvait un gouverneur qui aurait servi plus volontiers l’archiduc que Philippe de France et qui faisait subir mille vexations aux Français. Il avait fait mettre le séquestre sur plusieurs navires appartenant à des particuliers de notre nation et avait causé la ruine à peu près complète d’un sieur de Valeille. Lorsque du Casse arriva à Carthagène vers le milieu du mois de mars, Valeille lui exposa ses griefs. L’amiral le prit de fort haut avec les autorités espagnoles, qui, effrayées, se hâtèrent de réparer leurs actes iniques; justice fut faite.

Du Casse passa peu de temps sur le continent d’Amérique et s’en fut avec les galions à la Havane. Là il trouva une frégate française, le Ludlow, sur laquelle était le capitaine de vaisseau Louis de Brémond, marquis d’Ars. Cet officier apportait à du Casse des instructions. Au mois de février 1708, le marquis de Brémond d’Ars avait reçu celles qui suivent:

«Sa Majesté ayant résolu d’envoyer par une frégate exprès un paquet de conséquence au sieur du Casse, lieutenant général de ses armées navales qui commande l’escadre qui est à présent en Amérique, elle a fait choix pour ce service de la frégate le Ludlow, que le dit sieur marquis d’Ars commande, étant persuadée qu’il s’acquittera de l’exécution de cet ordre avec toute l’exactitude possible. Pour cet effet elle donne ordre au sieur de Begon, intendant à Rochefort, de lui donner des vivres autant que cette frégate en pourra porter, afin qu’elle en ait pour tout le temps que durera son voyage. L’intention de Sa Majesté est qu’aussitôt que le vent lui permettra de mettre à la voile, il appareille et qu’il fasse voile en toute diligence pour le Cap-Français de Saint-Domingue, où il pourra apprendre des nouvelles certaines de l’endroit où sera ledit sieur du Casse. Si le sieur de Charitte ne pouvait lui en donner, parce que le dit sieur du Casse a abordé par la bande du sud, il enverra un exprès par les terres au comte de Choiseul, au comte d’Eslandes, par lequel il sera informé du temps du départ du sieur du Casse et de la route qu’il aura faite, et pour ne point perdre de temps, en attendant le retour de cet exprès, il prendra les rafraîchissements dont il pourra avoir besoin et demandera au sieur de Charitte un pilote qui le mènera par le vieux canal à la Havane, où le dit sieur du Casse doit être suivant ses ordres, et s’il ne se trouve pas en ce port, il faut qu’il l’aille chercher où il sera et qu’il fasse toute la diligence qui pourra dépendre de lui pour le joindre, et après il aura soin d’exécuter les ordres que ledit sieur du Casse lui donnera; mais en cas qu’à son arrivée à la Havane il le trouvât parti pour revenir en Europe, l’intention de Sa Majesté est qu’il tâche de prendre un fret audit port de la Havane pour gagner la dépense de son voyage et qu’il revienne ensuite le plus diligemment possible aux rades de la Rochelle.»

Le marquis de Brémond d’Ars remit à du Casse les provisions de lieutenant général des armées navales, vice-amiral de France. Le 27 décembre 1707, tandis qu’il faisait campagne, ses services lui avaient obtenu cette haute distinction, aux applaudissements de tous. Saint-Simon, si peu bienveillant d’ordinaire pour du Casse, enregistre dans ses Mémoires cette nomination, en disant: «Il y eut deux lieutenants généraux, le mérite fit du Casse, la faveur fit d’O.»

Le 1er juillet 1708, l’escadre française partit de la Havane. Quelques jours après, six vaisseaux anglais furent signalés. La chasse leur fut donnée. Ils furent pris. On y trouva un chargement considérable. Aucun autre incident n’étant venu retarder sa marche, du Casse fit le 28 août son entrée dans le Port-du-Passage près Bilbao, avec sa riche capture, ayant rempli sa mission sans avoir subi aucune perte; «du Casse, dit Saint-Simon, qui était allé chercher les galions dont on avait si grand besoin, les ramena riches de cinquante millions en argent et de dix millions de fruits. Il arriva au Port du Passage le 27 août.»

Il y trouva des instructions pour faire opérer le remboursement des frais de l’expédition, entre autres des lettres patentes signées de la main même de Louis XIV et datées du 18 avril.

Outre ces lettres patentes, l’ambassadeur de famille, d’Aubenton, fit remettre à du Casse, des instructions, datées du 2 juin de la même année (1708), que nous croyons devoir reproduire ici. L’insistance que met Louis XIV à ce que les frais de l’expédition soient payés exactement, sans réclamer un centime de plus que le dû légitime, jette un jour curieux sur l’honnêteté avec laquelle se faisaient sous ce règne les opérations financières.

«De par le Roy:

«Sa Majesté a fait armer dans les ports de Brest et du Havre une escadre de sept vaisseaux de guerre et de deux frégates sous le commandement du sieur du Casse, lieutenant général de ses armées navales, pour aller prendre au Mexique, sous son escorte, la flotte de la Nouvelle-Espagne. Sur l’offre qui en a été faite par le roy catholique d’en faire payer la dépense sur le produit des effets de cette flotte, et étant nécessaire de commettre quelque personne de confiance et entendue dans le commerce d’Espagne pour liquider, si n’a été, les sommes qui doivent revenir à Sa Majesté pour son remboursement de cette dépense et la faire remettre à ses ordres, de même que de ce qui peut regarder et concerner l’exécution du décret de Sa Majesté catholique du 26 novembre 1706 et les intérêts des négociants français dans ladite flotte, elle a fait choix du sieur du Casse pour travailler, avec le commissaire ou les commissaires qui seront nommés par Sa Majesté catholique, à la liquidation de ce qui lui doit revenir, lui donnant pouvoir de prendre connaissance de tout ce qui est en cela de son service, d’en arrêter les comptes conjointement avec lesdits commissaires de S. M. Catholique, d’empêcher qu’il ne soit débarqué en fraude aucun effet de ceux qui auront été chargés dans les vaisseaux de Sa Majesté, de les faire reconnaître et visiter en présence des commissaires à la répartition des sommes concernant ladite dépense et les droits du roi d’Espagne, afin que les effets qui appartiennent aux sujets de Sa Majesté ne soient pas plus surchargés que ceux des Espagnols.»