«Fait à Versailles, 2 juin 1708.»
Du Casse fut retenu quelque temps en Espagne par les règlements de comptes; il montra beaucoup de dextérité et se tira, à son honneur, de cette ennuyeuse mission. Il acquit même une réputation d’habileté dans l’art de mener à bien ce genre de négociations, et un an plus tard, à la fin de l’année 1709, Philippe VI ayant cru devoir apporter des modifications, très-fâcheuses pour les armateurs français, aux conventions qui réglaient le sort des prises amenées par ceux-ci dans les ports d’Espagne, M. le comte de Toulouse consulta du Casse sur ce qu’il y aurait à faire à cet égard, par une lettre qu’il lui écrivit le 24 janvier 1710.
«Je ne doute pas, Monsieur, que vous n’ayez été informé des changements que le roi d’Espagne vient de faire au sujet des prises, qui sont menées dans ses ports par des armateurs français et qui consistent à révoquer l’exemption qu’il avait accordée pour les effets de ces prises qui se rendent en Espagne, et à ordonner aux conseils de ne plus faire aucune procédure sur les prises, mais de les laisser faire aux officiers de justice espagnols.
«A l’égard de la révocation de l’exemption, il est aisé de comprendre quel préjudice elle cause à la course; il se peut que l’on demande actuellement à Cadix 20,000 fr. de droits pour une prise, qui n’a été vendue que 60,000 fr. L’article des procédures est encore plus précieux; car, outre que celles qui sont faites par les juges espagnols sont chargées d’une infinité de papiers inutiles et où il est impossible de rien connaître, comme je l’ai éprouvé plusieurs fois, cela jettera les armateurs dans des frais et des longueurs qui les abîmeront, sans compter que les Espagnols étant de mauvaise humeur comme ils le paraissent à présent, il n’y aura point de juges à qui pour cent pistoles un Hollandais ne fasse faire la procédure, de telle sorte qu’il sera impossible de n’en pas prononcer la main levée. Il est très-important, pour le bien de la course qui n’est déjà que trop ruinée par d’autres endroits, qu’il plaise au Roi de prendre des résolutions à cet égard.
«Le roi d’Espagne a fait un état par lequel il ordonne à tous ses armateurs de ramener leurs prises dans le lieu de leur armement, sans pouvoir s’en dispenser sous quelque prétexte que ce puisse être. Je ne sais s’il ne serait pas à propos d’ordonner la même chose à nos corsaires français et je suis persuadé que, nonobstant le risque qu’il y a à courir de la part des ennemis, tous ceux qui ont intérêt dans les armements seraient fort aises de voir cet ordre donné, parce que la facilité que l’on a eue de permettre aux Français de mener leurs prises en Espagne, n’a servi à autre chose qu’à donner lieu à beaucoup de friponneries, car les conducteurs, sous prétexte de les faire vendre, se les font adjuger pour le tiers ou pour la moitié de leur juste valeur, et ensuite les ramènent en France, où ils les revendent ce qu’elles valent, à la vue même des intéressés à l’armement, qui voient le tort qu’on leur fait sans y pouvoir donner ordre.»
«Versailles, 24 janvier 1710. Signé: Louis Antoine de Bourbon.»
Si du Casse méritait que le grand amiral de France eût ainsi recours à ses lumières pour s’éclairer sur une question fort importante, comme a pu en faire juger la lettre que l’on vient de lire, il avait encore bien davantage l’estime et l’admiration générales par l’adresse avec laquelle il avait su, l’année précédente, ramener sans encombre les richesses des galions. Au milieu de l’année 1710, on sut que d’autres galions, bien plus richement chargés encore, étaient réunis à Panama. On apprit aussi que les armées navales de Hollande et d’Angleterre avaient reçu l’ordre de prendre la mer et de surveiller leur départ, pour s’en emparer coûte que coûte. Seul, du Casse fut jugé digne et capable du commandement de l’escadre français mise à la disposition du roi d’Espagne. Malgré la confiance qu’inspirait du Casse, le cabinet de Versailles hésita avant d’accorder les vaisseaux que demandait Philippe V. En présence des armées navales ennemies, véritablement formidables, qui tenaient la mer, il parut imprudent d’entreprendre une pareille expédition. Mais le cabinet de l’Escurial représenta avec force qu’il n’y avait plus d’argent dans les coffres du trésor royal, qu’on ne pouvait entretenir les troupes plus longtemps, et que s’il ne pouvait avoir les richesses du Nouveau-Monde, le fils de France, qui occupait le trône de Charles-Quint, allait être obligé de manquer à ses engagements et de faire banqueroute. Louis XIV céda.
Du Casse fut donc chargé de la glorieuse et difficile mission de sauver l’honneur de la monarchie espagnole.
Dès les premiers jours du mois de janvier 1711, l’amiral se rendit à Brest. Le 11, il arrêta, avec l’assentiment du ministre, la liste des officiers devant servir sur les vaisseaux qu’on armait. Le Saint-Michel fut désigné comme vaisseau amiral, et les ordres suivants donnés:
26 janvier.