«J’ai reçu une lettre de M. du Casse, qu’il m’a écrite du 12 mai dans la ville de Saint-Domingue. Il me marque qu’en y passant il y a esté quatre heures et qu’il allait à Saint-Louis pour y joindre l’Hercule et le Griffon qui s’étaient séparés de lui au cap Finistère par un coup de vent. Il m’a aussi écrit de ce dernier endroit (Saint-Louis), le 27 du même mois. Il me marque qu’il avait descendu à terre au premier (Santo-Domingo), par ordre du Roi, sur de mauvais propos qu’avait tenus la Gazette de Hollande, que ses sujets dans cette île et dans celle de Porto-Rico avaient reconnu l’archiduc Charles, et que Sa Majesté, dans ce doute, lui avait ordonné de préférer son service à celui du roi d’Espagne, de rester avec ses vaisseaux dans ces mers et de déclarer la guerre aux habitants de ces deux endroits; mais que, comme il a su qu’il n’en était rien, il allait continuer le projet pour lequel il était armé et comptait mettre à la voile dans deux ou trois jours; cependant il n’y a mis que le 2 de ce mois.»
De Santo-Domingo, du Casse vint au port Saint-Louis, où il arriva le 16 mai. L’intendant Mithon rend compte de son arrivée par une lettre au ministre, datée du surlendemain 18:
«Monseigneur, je me donne l’honneur d’informer Votre Grandeur de l’arrivée de M. du Casse dans le port Saint-Louis le 16 may, lequel a fait une prise portugaise auprès de Madère, où il a relâché, laquelle est chargée de sucre et de cuirs, et laquelle serait bien estimée en France cinquante mille écus; elle n’est point encore arrivée ici, où elle doit se rendre incessamment.
«J’ay aussi l’honneur de donner avis à Votre Grandeur que M. du Casse a relâché à Porto-Rico, où il a fait faire de l’eau, et aussi à Saint-Domingue.
«Les vaisseaux l’Hercule et le Griffon, qui sont de son escadre, en furent séparés par un grand vent environ à cent lieues de Brest, et sont arrivés ici dix jours avant luy, suivant les ordres qu’ils avaient, en cas de séparation.»
L’intendant Mithon profita du séjour de l’amiral du Casse pour lui soumettre diverses affaires importantes, dont il n’osait prendre la responsabilité sur lui. Ainsi il lui fit visiter le fort, lui soumettant les plans dressés pour des réparations urgentes; du Casse ordonna les travaux et indiqua les économies qu’on pouvait apporter dans leur exécution.
Un pauvre diable de capitaine marchand avait vu saisir son bâtiment, faute de s’être pourvu d’un double passeport, formalité dont il ignorait la nécessité.
Le 27 mai, du Casse ordonna la main-levée du navire, par un arrêté.
Le 2 juin, du Casse mit à la voile et se rendit à Carthagène, où devaient être les galions. En effet, il les y trouva réunis et chargés de trésors considérables. Il ne voulut pas laisser ces richesses, dernière espérance de la monarchie espagnole, sur les navires de cette nation. Il préféra les prendre sur ses vaisseaux, soit à son bord, soit à celui de ses capitaines. A la fin du mois de juillet, tout était prêt pour son départ, quand il apprit qu’une armée navale ennemie croisait à peu de distance de la rade de Carthagène, surveillant sa sortie, afin de s’emparer des richesses qu’elle savait l’amiral français chargé de conduire en Europe. Du Casse comprit qu’il lui serait impossible, avec les faibles forces dont il disposait, de résister aux efforts combinés des ennemis de la France. Il vit que le moment était venu de mettre en pratique ce dicton d’un ancien: coudre la peau du renard à celle du lion. Il résolut d’envoyer en avant un bâtiment espagnol chargé peu richement, avec la mission d’attirer au loin l’ennemi en se faisant poursuivre. L’éloignement de l’armée navale devait faciliter le passage des vaisseaux français. Du Casse choisit l’Amirante, le plus important des galions espagnols, dont le fort tonnage devait entretenir l’ennemi dans cette erreur que ce serait une riche capture, n’hésitant pas à sacrifier ainsi un navire, afin de sauver des richesses immenses.
Ce qu’il avait prévu arriva. Le 3 août, eut lieu la sortie du port de Carthagène; la flotte espagnole avait l’ordre de se diriger du côté de la Havane. Le 5, elle fut aperçue par les ennemis, qui lui donnèrent la chasse. Du Casse rentra dans le port de Carthagène, puis, lorsqu’il sut les ennemis très-éloignés et dans l’impossibilité, par suite du vent, de revenir sur lui, il mit à la voile, se dirigeant vers Porto-Rico, mais les vents le forcèrent à atterrir au Port-de-Paix, où il fut le 26 août.