Le gouverneur de l’île, Charitte, annonce ces divers événements à l’intendant Mithon dans une lettre écrite le 7 septembre:

«Si vous n’avez pas appris, mon cher monsieur, la destination de la Thétis et la route que M. du Casse a tenue depuis son départ, je vous en apprendrai des circonstances qui vous surprendront, et celles qui regardent la Thétis sont aussi tristes que les autres vous feront de plaisir.

«La Thétis a été prise à une lieue au vent de la Havane par deux vaisseaux anglais, le Zwidor, de soixante-douze canons, et le Loymouth, de cinquante-six, le 7 mai; elle a soutenu le combat depuis les neuf heures du soir jusqu’à minuit, et elle ne s’est rendue qu’après avoir eu soixante-dix hommes hors de combat. M. de Choiseul y fut blessé par un coup de mousquet tiré de la hune d’un des ennemis; la balle entra par l’omoplate et sortit au sternum, dont il mourut treize jours après à la Havane, où tous les officiers et l’équipage de la Thétis furent mis trois jours après le combat. Il y a eu des officiers blessés et un tué aussi bien que le sieur la Bussierre, qui était passager. On a trouvé cent mille livres en or dans le coffre de M. de Choiseul, outre son argent et quarante mille livres qu’il avait données, aussi en or, à Mlle Lefaucheux, en garde, avant le combat, qu’elle a sauvées. Les commandants anglais ont agi, dans cette occasion, avec toute la générosité possible. Ils ont voulu lui laisser, aussi bien qu’à M. Hennequin, leur vaisselle d’argent, mais ils n’ont pas voulu la prendre. Ils ont donné cent cinquante pistoles à Lefaucheux et un nègre. Elle a passé avec Mme de Grossard et une bonne partie de l’équipage, le P. Saint-Géry et le P. Charton, dans le Jason à la Martinique; mais la dame de Grossard, étant accouchée vers la Vermude, est morte de ses couches, et son enfant cinq jours après. Elle a déclaré qu’il était à M. de Choiseul. Il lui avait donné cinq cents pistoles comptant par son testament et douze mille livres sur ses appointements en France. C’est le P. Charton qui est chargé de tout ce qu’on a trouvé après la mort de cette dame.

«Le Prophète Elie, la Paix de Nantes, l’Illustre, galère de La Rochelle, et la Médée ont été aussi pris deux jours après la Thétis et tous les équipages mis à la Havane. M. Hennequin est resté à la Havane avec Nolivos, qui a été chargé des effets de M. de Choiseul qui se montent à quarante mille livres, que Lefaucheux a sauvés. Il a avec lui deux enfants de M. Binan.

«Vous êtes en impatience de savoir ce que j’ai à vous dire de M. du Casse. Il est au Port-de-Paix depuis le 26 du passé, avec son escadre et avec l’argent des galions. Il partit le 16 du même mois de Boccachic avec l’Amirante et six autres vaisseaux espagnols. A son départ, il lui ordonna de faire la route pour la Havane, séparément de lui, et de là en Espagne. Le lendemain, M. du Casse étant à quatre lieues au vent de Boccachic, il vit cinq gros vaisseaux anglais avec un bateau; il jugea à propos de relâcher. Il rentra dans le port, et le galion, qui avait couru la bordée trop au large, fut joint par les ennemis, et, au rapport de quatre vaisseaux marchands de la compagnie qui rentrèrent heureusement à Boccachic, on ne doit pas douter que l’Amirante n’ait été pris. M. du Casse prit son temps sur cette nouvelle pour mettre à la voile; il a fait sa route pour le cap Tiburon, et est venu le 6 au Port-de-Paix pour y faire de l’eau et des rafraîchissements. Il me dépêcha un exprès le 23, et je partis par mer la nuit du 30 au 31, pour l’engager de venir dans ce port. Mais comme il avait déjà tout ce qu’il fallait, je n’ai pu obtenir de lui ce que je désirais. Je le laissai vendredi au soir, et j’arrivai ici samedi à deux heures de l’après-midi. Je trouvai à mon arrivée un vaisseau de Saint-Malo, la Sainte-Avoye, commandé par le sieur Lavigne, qui était parti dans son canot pour aller au Port-de-Paix porter à M. du Casse les paquets de la cour avec le cordon rouge pour M. du Casse. Dans le moment que j’arrivai, le canot revint du Port-de-Paix, et un officier du vaisseau malouin, qui était dans ce canot, me dit, de la part de M. du Casse, qu’il partirait ce matin. Cependant nos vigies ne l’ont point découvert. Je n’en suis pas surpris, parce qu’il n’aura pas eu assez de vent pour doubler la Tortue.»

Ainsi que l’on vient de le voir dans la lettre du chevalier de Charitte, du Casse reçut au Port-de-Paix une nouvelle marque de l’estime de son roi. La frégate la Sainte-Avoye lui apporta les provisions de commandeur de Saint-Louis[8]. Elles étaient signées du 2 juin et un brevet de quatre mille francs de pension y était joint.

Du Casse ne resta au Port-de-Paix que peu de jours; ne trouvant pas ce qui était nécessaire pour le ravitaillement complet de son escadre, il se rendit au Cap-Français. Le sieur de Berthomier donne avis de ce départ à Pontchartrain par une lettre datée du 18 septembre.

«Monseigneur, j’ai appris aujourd’huy des nouvelles particulières de l’escadre de M. du Casse.

«J’ai l’honneur de donner avis à Votre Grandeur que M. du Casse estant parti le 6 août de Boccachic avec l’Amirante et six autres vaisseaux marchands espagnols, il luy ordonna à son départ de faire sa route pour la Havane séparément de luy, et de là en Espagne, et le lendemain, M. du Casse estant quatre lieues au nord de Boccachic, il vit cinq gros vaisseaux anglais avec un bateau; il jugea à propos de relâcher, il rentra dans le port, et le galion qui avait couru sa bordée trop au large fut joint par les ennemis, et, au rapport de quatre vaisseaux marchands de sa compagnie qui rentrèrent heureusement à Boccachic, on ne doute pas que l’Amirante n’ait été pris. Et M. du Casse, Monseigneur, prit son temps sur cette nouvelle pour mettre à la voile, il a fait route pour le cap Tiburon et est venu, le 26 du mois d’août, au Port-de-Paix, pour y faire de l’eau, du bois et des rafraîchissements, ce qui fut fait promptement; il n’a pu cependant être party du Port-de-Paix que le 9 ou le 10 de septembre. Il a reçu les paquets de la cour et le cordon rouge par le vaisseau la Sainte-Avoye de Saint-Malo.

«Une frégate anglaise, Monseigneur, de six canons, et deux bateaux corsaires anglais, de dix canons chacun, ont fait depuis peu une descente sur une habitation située en la partie du nord de l’isle de Saint-Domingue, y ont pris l’habitant et douze de ses nègres, l’ont fort interrogé savoir où estait l’escadre de M. du Casse, après quoy ils l’ont remis à terre.»