Du Casse arriva au Cap le 9 septembre, n’y demeura qu’un jour, en repartit le lendemain 10, faisant route pour l’Europe. Il avait trouvé tout ce dont il avait besoin, réuni dans cette ville par les soins du gouverneur Charitte, qui écrivait, le 23 octobre, à ce sujet, au ministre, la longue et intéressante lettre suivante:

«Monseigneur, quand M. du Casse est parti de devant ce port pour l’Europe le 10 du mois dernier, trois ou quatre bâtiments marchands qui s’y trouvèrent prêts à sortir, profitèrent de son escorte jusqu’au débouquement, et quoique je ne doute point qu’il ne vous ait informé de sa mission à Carthagène et des circonstances de sa navigation depuis cet endroit-là jusques-ici, étant possible qu’il soit arrivé accident à ses lettres et que le vaisseau par lequel j’ai l’honneur de vous écrire arrive en France avant que vous ayez de ses nouvelles d’Espagne, où il m’a fait entendre qu’il devait aborder, je prendrai la liberté de vous marquer celles que je tiens de lui-même.

«Après qu’il eut pris, à Carthagène, du galion l’argent du roi d’Espagne, la moitié à son bord et l’autre moitié dans les deux autres vaisseaux, un quart dans chacun, il lui donna ses ordres de faire route pour la Havane et de là en Europe, avec sept ou huit bâtiments marchands espagnols, que lui ferait la sienne comme il le jugerait à propos, en lui faisant entendre qu’il ne se chargerait point de les prendre sous son escorte. Ils sortirent tous ensemble le 3 août, et le 5, M. du Casse étant à quatre ou cinq lieues au vent de Boccachic avec ses deux autres, s’étant toujours élevé à petites bordées, longeant la côte, il découvrit cinq gros vaisseaux avec une barque, pendant que l’Amirante et les autres bâtiments marchands étaient sous le vent à lui et beaucoup au large; il prit le parti de rentrer à Carthagène avant que les ennemis pussent le joindre, mais la flotte espagnole ne pouvant les éviter, ils donnèrent sur elle, et il apprit par trois ou quatre des dits bâtiments espagnols qui rentrèrent dans Boccachic qu’ils avaient laissé l’Amirante aux prises, et qu’ils ne doutaient point qu’il ne fût pris avec les autres de leurs camarades; et, sur cette nouvelle, M. du Casse, jugeant qu’ils étaient sous le vent avec l’os qu’il leur avait donné à ronger, profita de ce moment pour sauver la proie qu’ils cherchaient; il fit route pour tâcher de passer au vent de cette île, et dans le dessein d’aller faire son eau, son bois et des rafraîchissements à Porto-Rico. Mais les vents forcés ne lui ayant pas permis de la tenir, il fut obligé d’en passer à l’ouest, et, pour mieux le cacher aux ennemis, il préféra faire les sus de provisions au Port-de-Paix plutôt qu’à Léogane, où il les prit dans douze jours. Il me dépêcha un exprès, et aussitôt je fus pour l’y voir et pour savoir si je pouvais lui être de quelque utilité. J’y restai quatre jours et, m’ayant fait connaître que ses vaisseaux manquaient de légumes qu’on ne trouvait point, et que si je pouvais leur en faire avoir au Cap il y passerait et resterait devant le port sous voiles pour les prendre, j’y revins pour les faire tenir tout prêts. Il y arriva le 9 septembre au matin; il descendit à terre au Bourg, où il mangea la soupe, et le 10, après avoir pris ce qui pouvait lui manquer, il fit route pour débouquer par les Caïques. Je dois dire à Monseigneur qu’il m’avait fait entendre qu’il avait environ cinq millions de piastres et un demi en argent blanc pour le compte du roi d’Espagne, sans celui qui était pour celui des Espagnols passagers qu’on croyait se monter à plus de deux millions et demi de piastres. Il me dit aussi que dans l’Amirante il n’y avait en tout que cent cinquante mille piastres.

«Cinq jours après son départ, le 15 sur le soir, l’on vit huit gros vaisseaux à trois lieues, qu’on ne put découvrir plus tôt par un gros grain qu’il fit à la mer avec un vent d’est tel que s’il avait encore duré une heure et demie, il les aurait indubitablement jetés à la côte. Je fis tirer l’alarme. Toutes mes troupes furent sous les armes deux fois vingt-quatre heures par les inquiétudes que j’avais seulement pour les bâtiments marchands qui étaient dans le port, que je craignais que les vaisseaux ne vinssent brûler par le chagrin qu’ils pourraient avoir d’avoir manqué ceux de M. du Casse; car je n’en avais aucun par rapport à la terre, et quoiqu’ils ne parurent plus heureusement le lendemain, supposant qu’ils pouvaient avoir disparu pour nous mieux endormir et exécuter leur expédition, je ne renvoyai le monde que le surlendemain.»

Tandis que Charitte croyait du Casse hors de tout péril, celui-ci se trouvait en danger de périr, par suite d’une violente tempête; il était obligé de relâcher à la Martinique et mis dans l’impossibilité d’en repartir avant le commencement du mois de décembre. Le P. Combaud, supérieur général de la Martinique, l’écrivit au gouverneur de Saint-Domingue le 31 octobre, et celui-ci se hâta de prévenir Pontchartrain du retard apporté à la mission de l’amiral du Casse. Sa lettre est du 25 novembre et porte ce qui suit:

«Le R. P. Combaud, supérieur général de la Martinique, m’écrit du 31 octobre que M. du Casse y était arrivé le 30, avec un de ses vaisseaux, ayant été forcé d’y relâcher par les incommodités survenues à son vaisseau dans une tempête qu’il avait essuyée aux havres du grand banc, qui lui avait dérobé le troisième de son escadre. Je joins ici l’article de la lettre qui contient le fâcheux contre-temps; le capitaine du dit bateau, qui a parlé à M. du Casse, m’a rapporté qu’il lui avait dit qu’il m’écrirait, et que, lorsqu’il fut prendre congé de lui, il lui fit dire que j’aurais de ses lettres, et par un autre bâtiment qui devait partir de la Martinique pour cette côte. Il ajoute que le gouvernail de son vaisseau avait été emporté d’un coup de mer et que l’arrière du navire avait été fortement ébranlé.

«A propos de ce que j’ai l’honneur d’écrire à Monseigneur, je dois prendre la liberté de lui dire que j’ai hésité de l’en informer. La crainte que ma lettre ne tombât entre le mains des ennemis a cédé à mon devoir et à l’empressement que j’ai de l’informer de l’accident arrivé à M. du Casse pour l’ôter de l’inquiétude où il pourrait être de son retardement. Si Sa Grandeur voulait m’envoyer un chiffre, je ne serais plus dans la suite en une pareille peine, lorsque j’aurais quelque chose de conséquent à lui apprendre. J’ai l’honneur de lui écrire par deux petits bâtiments qui vont à la Havane, l’un avec des farines et l’autre à vide pour y charger à fret; je l’adresse à M. Jonchée, et je lui recommande fortement de vous envoyer ma lettre par la première occasion, en recommandant aussi au capitaine qui s’en charge de la jeter à la mer en cas d’accident évident des ennemis. Je lui ajoute de lui dire de la porter sur lui, et qu’il y ait une feuille de plomb pour qu’elle coule à fond sans qu’il y apporte aucun autre soin pour cela que de la jeter hors du vaisseau, avant d’être joint par les ennemis et même d’entrer en combat.»

A cette lettre du gouverneur de Saint-Domingue en était jointe une autre du P. Gombault, dont voici un extrait:

«M. du Casse met hier pied à terre au fort Saint-Pierre; ses vaisseaux allaient se mouiller au Fort-Royal. Il a essuyé une tempête vers les havres, qui lui en a dérobé un. Il ne sait ce qu’il est devenu; il ne s’est jamais trouvé dans un plus grand danger de périr en mer; il est fatigué et je crois même indisposé; il restera ici un mois pour raccommoder ses vaisseaux; on dit que le derrière du Saint-Michel est faible, c’est celui de M. du Casse.»

L’amiral parvint enfin à quitter les mers d’Amérique. Son voyage s’accomplit sans encombre, et au commencement d’avril il entra au port de la Corogne, ayant su, par sa prudence, déjouer les calculs de l’ennemi.