Torcy répondit, le 11 mars, à Vendôme une lettre où on lit:
«Il est certain que M. du Casse ne pouvait aborder en Espagne plus à propos que dans cette conjoncture. Dieu veuille que les fonds qu’il apporte soient bien employés et que les dites dispositions soient telles que vous puissiez, Monseigneur, exécuter ce que vous croirez convenable au service du roi d’Espagne.»
De son côté, le duc de Saint-Simon, dans ses Mémoires, consacre quelques lignes à l’arrivée des galions, et vient apporter sa note discordante dans ce concert de louanges à l’adresse de du Casse.
«Une beaucoup meilleure aventure fut l’arrivée de du Casse à La Corogne, avec les galions très-richement chargés qu’il était allé chercher en Amérique. On les attendait depuis longtemps avec autant d’impatience que de crainte des flottes ennemies dans le retour. Ce fut une grande ressource pour l’Espagne, qui en avait un extrême besoin, un grand coup pour le commerce qui languissait et où le désordre était prêt de se mettre, et un extrême chagrin pour les Anglais et les Hollandais, qui les guettaient depuis si longtemps avec tant de dépenses et de fatigues. Le duc de La Rochefoucauld d’aujourd’hui, né quatrième cadet qui portait le nom de Durtal et qui était dans la marine, servait sur les vaisseaux de du Casse, qui l’envoya porter au roi cette grande nouvelle. Le roi d’Espagne en fut si aise qu’il fit du Casse chevalier de la Toison-d’Or, au prodigieux scandale universel. Quelque service qu’il eût rendu, ce n’était pas la récompense dont il dût être payé. Du Casse était connu pour le fils d’un petit charcutier, qui vendait des jambons à Bayonne. Il était brave et bien fait. Il se mit sur les bâtiments de Bayonne, passa en Amérique et s’y fit flibustier, il y acquit des richesses et une réputation qui le mirent à la tête de ces aventuriers. On a vu, en son lieu, combien il servit utilement à l’expédition de Carthagène et les démêlés qu’il eut avec Pointis. Du Casse entra dans la marine du roi, où il ne se distingua pas moins. Il y devint lieutenant général et aurait été maréchal de France si son âge l’eût laissé vivre et servir; mais il était parti de si loin qu’il était vieux lorsqu’il arriva. C’était un des meilleurs citoyens et un des plus généreux hommes que j’aie connus, qui, sans bassesse, se méconnaissait le moins, et duquel tout le monde faisait cas, lorsque son état et ses services l’eurent mis à portée de la cour et du monde.»
Nous avons à dessein souligné dans cette citation deux passages relatifs, l’un à la prétendue flibuste de du Casse, l’autre à la charcuterie de son père.
Nous avons déjà dit plus haut, à l’occasion du mariage de Marthe du Casse avec le marquis de Roye La Rochefoucauld, ce qu’il fallait penser de ces deux assertions aussi erronées l’une que l’autre. Le lecteur ne sera pas étonné de les trouver répétées ici. Toujours même système de dénigrement et d’altération de la vérité. Mais qu’importe la vérité au haineux personnage qui attaque dans ses Mémoires posthumes tous ceux dont la naissance, le mérite, les talents, les services ont pu exciter sa jalousie! Saint-Simon ne pardonne pas davantage aux Crussol, aux La Trémoïlle, aux La Rochefoucauld, d’avoir un titre ducal antérieur au sien, qu’il ne pardonne à l’amiral du Casse d’avoir été chevalier de la Toison-d’Or avant lui, gentilhomme inutile à son Roi et à sa patrie, tandis que du Casse sauve la monarchie espagnole en apportant les moyens de continuer la lutte.
Une femme d’esprit, la duchesse de Clermont-Tonnerre, dont le mari avait été ministre de la guerre sous la Restauration, a dit, lors de l’apparition des Mémoires du maréchal Marmont, que le duc de Raguse s’était embusqué derrière sa tombe pour tirer sur des gens qui ne pouvaient lui répondre. Le mot est joli et très-vrai pour le triste héros de la capitulation d’Essonne. Combien il le serait aussi pour Saint-Simon! et on doit dire, à l’honneur des générations contemporaines, que la plus grande partie des personnages, ainsi attaqués injustement, ont trouvé, parmi leurs descendants, de généreux et ardents défenseurs qui, prenant en main la cause de leurs aïeux, ont su faire reconnaître la faillibilité des jugements de Saint-Simon.
Nous ajouterons aussi que des gens d’aussi bonne maison au moins que Saint-Simon, tels que la princesse des Ursins, trouvaient fort légitime la flatteuse distinction dont du Casse avait été l’objet.
Ainsi, le 17 avril 1712, la princesse des Ursins écrit:
«M. du Casse est arrivé et a été bien reçu. Le roi d’Espagne l’a honoré de la Toison d’Or et l’a fort gracieusé sur les services qu’il a rendus en plusieurs occasions. Il m’a paru un peu abattu de ses fatigues, et je crois qu’il aurait de la peine à les soutenir, s’il s’exposait à de nouveaux voyages.»