Le ministre des affaires étrangères de Louis XIV répond sur le même ton à la princesse:
«M. du Casse a bien mérité la grâce distinguée qu’il a reçue, et je n’ai vu personne plus constamment attaché à la personne et aux intérêts de Sa Majesté catholique. Il l’a servie avec le même zèle en Espagne, aux Indes, ici où peut-être il n’a pas eu moins d’opposition et de difficultés à combattre et à surmonter qu’il en a trouvées dans ses voyages les plus pénibles. C’est une bonne acquisition à faire qu’un homme de son caractère, dont la probité égale l’expérience et la capacité.»
Du Casse trouva, en revenant de son expédition, toute l’Espagne soumise à la domination de Philippe V, à l’exception des deux villes de Gibraltar et de Barcelone. Reprendre Gibraltar, il n’y fallait pas songer. La position de cette ville la mettait à l’abri d’un siége régulier: tenter un coup de main eût été imprudent! Du reste, le succès couronnât-il une telle entreprise, l’attaque seule de cette place avait pour conséquence la reprise des hostilités avec l’Angleterre et la rupture de la paix générale, si nécessaire à toute l’Europe. Une tentative contre Barcelone n’avait pas les mêmes inconvénients: le siége de cette ville fut donc résolu. Le commandement en chef de l’armée navale fut donné à l’amiral du Casse, celui des forces de terre au maréchal de Berwick. Aussitôt le siége décidé, ce fut un échange constant de lettres entre Pontchartrain et du Casse. Le ministre ne prenait pas une décision importante sans avoir d’abord consulté l’amiral. Malheureusement presque toutes les lettres du commandant en chef de l’armée navale sont perdues ou ont été égarées; celles de Pontchartrain seules sont parvenues jusqu’à nous. Chaque jour des courriers se croisaient entre Versailles, où résidait le ministre de la marine, et Paris, où se trouvait du Casse. Malgré tout le soin que prenait celui-ci de faire connaître les objets nécessaires au siége, malgré toute la diligence qu’apportait Pontchartrain à donner les ordres les plus minutieux et les plus précis, la présence de du Casse à Toulon, où se faisait l’armement, parut indispensable. Personne, en de telles circonstances, ne remplace un général en chef. L’intendant du port, M. de Vauvré, avait beaucoup de zèle et de bonne volonté. Il était homme de valeur; mais néanmoins, lorsqu’un obstacle imprévu se présentait, il n’osait prendre sur lui de lever la difficulté. Il en référait au ministre; celui-ci soumettait le cas à du Casse; ce dernier répondait à Pontchartrain pour lui indiquer ce qui lui paraissait devoir être fait. La réponse était alors transmise à l’intendant, qui prenait les mesures nécessaires pour assurer l’exécution des ordres reçus; il en résultait une perte de temps considérable et des retards énormes.
Un tel état de choses était préjudiciable au service. Aussi, dès le 17 janvier 1714, le ministre fit-il savoir à du Casse que le Roi le verrait avec plaisir se rendre à Toulon.
«Monsieur, écrit Pontchartrain, je vous envoie, par ordre du Roy, une copie de la dernière lettre que j’ai reçue de M. de Vauvré, du 7 de ce mois.
«Elle vous fera connaître que vous ne devez compter ni sur les deux galiotes à bombes qui sont à Toulon hors de service, ni sur aucun bâtiment particulier de Provence, pour pouvoir le rendre propre à ce service.
«Sa Majesté m’a commandé de vous écrire que, si votre santé vous le permet, il est à propos que vous vous rendiez à Toulon en diligence, d’autant plus que l’on assure que les vaisseaux de votre commandement pourront être en état d’appareiller à la fin du mois. Sa Majesté, d’ailleurs, estime votre présence nécessaire dans le port, afin que vous y disposiez toutes choses pour les opérations de votre campagne et la distribution des officiers et troupes de la marine dont le roi d’Espagne a désiré fortifier les équipages des vaisseaux armés à Cadix et à Gênes, ainsi que les vivres qui leur seront nécessaires, et je suis persuadé que vous serez bien aise d’y être particulièrement par vous-même, pour procurer bien des choses essentielles qui manqueront au marquis de Marry et aux autres qui doivent servir sous vos ordres; je vous prie de me faire savoir le jour à peu près que vous vous proposez de partir de Paris, afin que j’en informe Sa Majesté.»
La santé encore chancelante du commandant en chef de l’armée navale ne lui permit pas de quitter Paris aussitôt qu’il l’aurait désiré. En outre, il avait une double mission à remplir. Lieutenant général de France, il était aussi capitaine général d’Espagne et chevalier de la Toison-d’Or. A ce double titre il avait été chargé par le roi Philippe V de veiller à la défense de ses intérêts relatifs au siége de la dernière ville insoumise de la monarchie, siége dont tous les frais devraient être faits par le petit-fils de Louis XIV; du Casse tenait à justifier la confiance que Philippe V avait en lui. Le 29 janvier, il écrivait à Pontchartrain pour lui soumettre quelques observations relatives au service du roi d’Espagne, et deux jours plus tard, surmontant les souffrances qu’il éprouvait, du Casse se mit en route, malgré les prières de sa femme et de sa fille la marquise de La Rochefoucauld, qui le suppliaient de rester. «Il ne s’agit pas de vivre, leur dit-il, mais de partir!» Réponse dans le genre de celle que, sous le règne suivant, le maréchal de Saxe malade fit à ceux qui lui parlaient de se soigner, la veille de Fontenoy: «Il ne s’agit pas de vivre, mais de vaincre.»
Le ministre lui-même lui recommanda de se ménager pendant le voyage et de se reposer, s’il le fallait, plutôt que de risquer d’aggraver sa maladie; le 7 février, Pontchartrain écrivit à l’intendant pour lui apprendre la prochaine arrivée de l’amiral:
«M. du Casse est parti pour se rendre incessamment à Toulon, et son voyage sera avancé autant que sa santé aura pu le lui permettre; Sa Majesté sera bien aise qu’à son arrivée il trouve les vaisseaux l’Entreprenant et le Furieux prêts à s’y embarquer et à partir pour exécuter les ordres du roi d’Espagne; elle attend avec impatience la nouvelle que M. le marquis Marry sera venu dans la rade avec les trois qu’il commande, et il aura pris le parti d’attendre M. du Casse pour se joindre à lui, ou, s’il l’a estimé plus à propos, d’aller au-devant du convoi parti de Cadix qui s’était arrêté à Alicante.»