Dans la prévision que, malgré sa fermeté, du Casse fût hors d’état de s’embarquer, Pontchartrain écrivit au commandeur de Bellefontaine, lieutenant général des armées navales, alors à Toulon, que, s’il arrivait malheur au commandant en chef désigné, il prît le commandement supérieur à sa place. Bellefontaine, qui ne s’attendait nullement à cette nouvelle, surtout après les lettres que l’intendant du port recevait de du Casse, dans lesquelles celui-ci déclarait que la mort seule pourrait l’empêcher de reprendre la mer, répondit le 11 février au ministre:
«S’il arrivait par malheur que M. du Casse ne pût s’embarquer, ne se déclarant qu’à l’extrémité, il me faudrait dix jours pour me préparer, n’ayant pu prendre aucune précaution avec une personne qui mande qu’il part incessamment et que, en quelque état qu’il soit, il viendra sûrement.»
Au même moment où cet officier général expédiait cette lettre, le roi en écrivait à du Casse une fort longue et très-flatteuse, lettre destinée à lui servir d’instruction; on la trouvera un peu plus loin. Le 4 février 1714, Pontchartrain envoyait cette lettre royale, dans un paquet pour l’amiral, à Vauvré, auquel il écrivait:
«M. du Casse doit être arrivé à Toulon lorsque vous recevrez cette lettre; cependant, comme l’état de sa santé l’aura peut-être obligé de se ménager dans le voyage et qu’il pourrait y avoir employé plus de jours que je n’ai compté, je vous adresse le paquet que je lui envoie, dans lequel sont les ordres du Roi pour son départ; vous aurez soin de le lui remettre, s’il est à Toulon, ou de le garder jusqu’à ce qu’il s’y soit rendu. Sa Majesté est persuadée qu’il trouvera les deux vaisseaux prêts à embarquer.»
Bientôt le ministre reçut un courrier de l’intendant du port de Toulon, qui lui apportait des nouvelles graves et fâcheuses. Du Casse, parti de Paris contrairement à l’opinion des médecins, avait effectué la plus grande partie de son voyage sans encombre; mais, arrivé à Moulins, ses forces avaient trahi son courage. Contraint de s’arrêter, il avait dû se rendre à quelques lieues de cette ville, à Bourbon-l’Archambault, pour y prendre les eaux thermales, grâce à l’efficacité desquelles il espérait pouvoir continuer sa route sur Toulon au bout de quelques jours. Il s’était hâté d’informer Vauvré de cette circonstance. Celui-ci s’empressa d’écrire ce qu’il en était au ministre, qui reçut cette nouvelle le 14 février, le jour même de l’envoi de la lettre de Louis XIV à du Casse.
Justement effrayé de ce nouveau contre-temps, Pontchartrain se rendit chez le Roi, demandant à Sa Majesté ce qu’il fallait faire. Ce prince dit simplement au ministre qu’il avait une trop grande confiance en du Casse, qu’il connaissait trop son zèle et son amour du service de l’État, pour ne pas être sûr qu’il avait dû céder à une impérieuse nécessité, et ce fut en quelque sorte sous la dictée du Roi que Pontchartrain répondit à Vauvré la lettre suivante:
«Je n’ai pas été peu surpris, lorsque je croyais M. du Casse près d’arriver à Toulon, d’apprendre qu’il s’était arrêté à Bourbon pour prendre les eaux; comme je n’ai pu me dispenser d’en informer le Roi, Sa Majesté veut bien ne pas relever la faute qu’il a faite de ne pas lui en avoir demandé la permission; elle connaît trop son zèle pour ne pas être persuadée qu’il n’a cherché ce secours à sa santé que pour le mieux mettre en état d’exécuter ses ordres; mais comme elle sait la nécessité pressante de faire partir les deux vaisseaux armés à Toulon, afin qu’ils puissent se rendre incessamment sur les côtes de Catalogne pour faciliter le passage des convois de vivres pour l’armée du roi d’Espagne qui souffre de la disette, elle m’a ordonné de vous dépêcher un courrier, pour vous porter les paquets ci-joints. Dans celui adressé à M. du Casse sont les instructions sur le service dont il est chargé et ma dépêche qui l’accompagne. Dans celui adressé à M. le Bailly de Bellefontaine est un ordre de S. M. pour commander les vaisseaux au défaut de M. du Casse, et ma lettre qui y est jointe qui lui marque que son intention est qu’il s’embarque sur-le-champ, et que vous lui remettiez en même temps le paquet de l’instruction de M. du Casse, pour qu’il la suive de la même manière que si elle avait été faite pour lui. J’écris aussi à M. du Casse pour l’informer de cette disposition. S’il est encore à Bourbon, au passage de mon courrier à Moulins, ma lettre lui sera envoyée par un exprès; s’il en est parti, ce courrier le trouvera apparemment sur la route et saura quand il arrivera à Toulon. S’il y devait arriver un ou deux jours après la réception de cette lettre, et que vous en fussiez informé par lui ou de quelque manière, vous garderez les paquets sans en parler à M. de Bellefontaine, et à l’arrivée de M. du Casse vous lui donnerez celui qui est pour lui, et vous me renverrez l’autre. Mais si, après ce terme de deux jours, il n’était pas venu, vous les remettriez à M. de Bellefontaine, qui pourra se servir des provisions faites pour M. du Casse dont il lui tiendra compte. Vous aurez soin cependant de faire en sorte que les vaisseaux soient tous prêts; je vous observerai que, s’ils ne l’étaient pas, S. M. vous en imputerait le contre-temps et ne manquerait pas de penser que, informé du retardement de M. du Casse par lui-même, pendant qu’elle l’ignorait, vous vous êtes plutôt conformé à ce qu’il vous a mandé qu’aux ordres positifs qu’elle vous a donnés d’avancer ces armements avec toute la diligence possible. J’attends que vous m’informiez par le retour de mon courrier de tout ce que vous aurez fait.»
En sortant de son entrevue avec le roi, Pontchartrain écrivit à Mme du Casse, non, comme on pourrait le penser, pour lui parler de la santé de son mari et lui donner de ses nouvelles, mais pour lui parler d’une affaire de service, le transport des bombes en Espagne. Chose bien plus singulière! cette lettre du ministre était en réponse à une de Mme du Casse sur le même objet.
Combien cela est loin de nos mœurs actuelles! Quel sujet d’étonnement ce serait pour nous aujourd’hui si une maréchale ou une amirale écrivait au ministre de la guerre, ou à celui de la marine, sur les affaires de service! Peut-être quelqu’une se mêle-t-elle de donner des avis à son mari, mais nulle ne s’aviserait de prendre une part ostensible à des questions militaires.
Enfin, le 22 février, du Casse arriva à Toulon. Vauvré l’annonça le surlendemain au ministre dans les termes suivants: