Cette lettre de Bellefontaine répondait à d’autres du ministre, dans lesquelles Pontchartrain paraissait surpris des retards apportés au départ de du Casse. Ce dernier, ayant connu la pensée du ministre, voulut absolument s’embarquer et partir le 11 mars, malgré vents et marées. Il ne put le faire, et de nouveau Vauvré rendit compte de cette tentative:

«L’impatience a pris à M. du Casse sur les trois heures de s’embarquer; je l’ai accompagné à son bord. Nous n’avons pas trouvé le temps propre à pouvoir sortir, mais il sera à portée de mettre à la voile au moment qu’il changera.»

Les lettres de Pontchartrain à du Casse se ressentaient de sa mauvaise humeur de le savoir encore en France. Dans l’une d’elles, fort longue et fort importante, adressée à du Casse et que nous allons reproduire intégralement, il lui dit toute sa façon de penser; il laisse même percer le regret que les ordres formels du Roi, toujours bienveillant à l’égard de l’amiral, ne lui permettent pas de le réprimander. Mais il se voit dans la nécessité de mettre des sourdines à sa colère, en s’adressant à un homme aussi considérable par sa position, par ses services et par son âge:

«J’ai reçu, monsieur, lui écrit-il le 14 mars, les lettres que vous m’avez écrites les 27 février, 1er et 4 de ce mois, et j’ai rendu compte au Roi des dispositions dans lesquelles vous étiez alors pour votre départ. Sa Majesté a jugé par ce retardement et les vents contraires qui en sont la dernière cause, que les jours que vous avez perdus pour vous rendre à Toulon, et ceux que M. de Vauvré a négligés pour tenir prêts les vaisseaux que vous commandez et les bâtiments qui transportent les munitions, étaient un temps précieux dont on a manqué de profiter, et qui vous a fait tomber dans les incidents d’un nouveau retardement. J’ai lu à Sa Majesté ce que vous marquez pour vous en excuser. Elle est trop bien disposée en votre faveur pour ne pas croire les sentiments de bonne volonté que vous m’expliquez; mais elle m’a dit aussitôt que, si elle n’en avait été prévenue et que si elle n’y avait pas de la confiance, il lui eût été impossible de vous pardonner une faute dont elle ne vous croyait pas capable et qu’elle veut bien cependant oublier.

«Sa Majesté approuve que vous vous soyez déterminé à partir au moment que les vents vous auront permis de mettre à la voile, sans attendre les munitions qui restaient à venir de Toulon, et qu’en escortant les bâtiments qui en étaient chargés et prêts à partir, vous détachiez de l’armée navale, lorsque vous l’aurez jointe devant Barcelone, une frégate pour l’envoyer à Toulon prendre sous son escorte les bâtiments qui auront chargé ces restes de munitions et que M. de Vauvré aura eu soin de préparer.»

Tandis que Pontchartrain écrivait cette lettre d’une sévérité qui confinait l’injustice, du Casse, ne prenant conseil que de son courage, saisissait, le 12 mars au matin, le premier bon vent pour mettre à la voile.

Il avait avec lui deux vaisseaux, deux barques et un pink. C’était peu, mais il allait joindre devant Barcelone l’armée navale espagnole.

Il avait les pouvoirs de Philippe V pour commander les vaisseaux de France et d’Espagne réunis.

Quelques lignes de Bellefontaine annoncent ce départ au ministre en ces termes:

«M. du Casse est enfin parti ce matin avec un assez beau temps, et il y a apparence qu’il sera dans peu devant Barcelone, où il paraît qu’il est assez nécessaire, puisque nous apprenons que M. de Pintado, commandant l’armée d’Espagne, avait appareillé de Bréga le 25 de février pour aller reconnaître les navires de M. le marquis de Marry, et que, n’ayant pas laissé de navire pour couvrir les bâtiments chargés de provisions, quatre barques ont été prises; il y a lieu d’espérer que l’arrivée des vaisseaux français, jointe à la vigilance de M. du Casse, y apportera un meilleur ordre. Vous voyez, Monseigneur, que par cet accident rien n’aurait été plus utile que deux grosses barques bien armées.»