Le lendemain soir, c’est-à-dire quelques heures après l’exécution, Malesherbes recevait, dans quels sentiments, il n’est pas besoin de le dire, la visite de l’abbé Firmont, encore couvert du sang du roi-martyr, et qui lui apportait ses recommandations dernières et ses adieux. Au récit de cette mort sublime, Malesherbes se tut d’abord comme anéanti par la douleur; puis son indignation fit explosion par des imprécations contre les auteurs de l’attentat et les fauteurs de la révolution; et lui-même il ne s’épargnait pas, s’accusant d’avoir, par de malheureuses illusions, aidé à la réalisation de leurs projets. Il n’avait pas, d’ailleurs, attendu ce moment pour ouvrir les yeux.
La secte révolutionnaire ne pouvait lui pardonner ses remords et son repentir attesté d’une façon si solennelle. Dans les premiers jours du mois de décembre 1793, trois membres d’un comité de Paris vinrent à la campagne de Malesherbes où l’illustre vieillard s’était retiré et enlevèrent sa fille et son gendre, M. de Rosambo. Le lendemain, d’autres agents parurent qui l’emmenèrent lui-même avec ses petits enfants. Séparé d’eux et conduit aux Madelonnettes, il eut, au bout de quelques jours, la douleur d’apprendre l’exécution de son gendre, M. de Rosambo, qu’en vain il avait espéré sauver.
Il ne devait pas longtemps lui survivre; traduit à son tour devant le tribunal révolutionnaire, il fut condamné pour des crimes imaginaires, absurdement prouvés selon l’usage, avec sa fille, sa petite-fille et le mari de celle-ci, M. de Chateaubriand l’aîné. Malesherbes entendit avec calme l’arrêt qui le frappait et sa fermeté ne l’abandonna pas en face du supplice. «Il marcha à la mort, dit M. Weiss, avec une sérénité qui ne peut être comparée qu’à celle de Socrate... Son pied ayant rencontré une pierre lorsqu’il traversait la cour du palais, les mains liées derrière le dos, il dit à son voisin: «Voilà qui est d’un fâcheux augure; à ma place un Romain serait rentré.»
On aime à espérer que son courage ne fut pas seulement la tranquillité stoïque du philosophe, mais qu’il se souvint à l’heure suprême des paroles de l’abbé de Firmont comme de l’exemple donné par le roi-martyr. Ne durent-ils pas d’ailleurs lui être rappelés avec une pieuse tendresse par sa fille, Mme de Rosambo, si chrétiennement résignée et qui disait à Mlle de Sombreuil en l’embrassant avant de monter dans la fatale charrette:
«Mademoiselle, vous avez eu le bonheur de sauver la vie de votre père; je vais avoir celui de mourir avec le mien.» (22 avril 1794.)
Dans l’année 1819, un monument fut élevé par souscription à la mémoire de Malesherbes; sur ce monument, qu’on voit dans la grande salle du Palais-de-Justice, on lit cette inscription composée, paraît-il, par le roi Louis XVIII:
Strenue semper fidelis
Regi suo,
In solio veritatem,
Præsidium in carcere
Attulit.
«Toujours courageusement fidèle à son roi, son conseiller sincère sur le trône, il lui apporta secours et consolation dans la prison.»
Le dévouement de Malesherbes et la terrible expiation de sa mort doivent faire pardonner à l’illustre magistrat des erreurs que lui-même il confessa, trop tard, hélas! en reconnaissant le danger de certaines illusions et jusqu’où par elles on peut être entraîné.
Gaillard, son historien, qui dit de lui-même: «Voilà ce que sait de M. de Malesherbes l’homme qui l’a le mieux connu et le plus aimé pendant près de cinquante ans dans ses fortunes diverses,» ajoute: «Des écrivains vertueux, mais mal informés, à propos de lui, ont parlé de Socrate, de Platon, de Phocion... s’il fallait absolument le comparer à quelqu’un, je lui trouve surtout des traits de conformité avec le célèbre Thomas Morus, chancelier d’Angleterre... qui, comme M. de Malesherbes, plaisanta jusque sur l’échafaud, et mourut en homme juste et en vrai sage pour sa religion et les lois de son pays.»