Le maréchal ne prit point part à la campagne de Russie qu’il n’avait pas hésité à désapprouver; et malheureusement les résultats ne lui donnèrent que trop raison. L’Empereur, comme on l’a vu, ne lui garda pas rancune de son opposition, et peut-être même, le premier moment d’humeur passé, il ne l’en estima que davantage.
[42] Elle prendra, paraît-il, le nom de: place Moncey.
[43] Biographie universelle.
II
Le roi Charles X ne se montra pas moins bienveillant que son frère Louis XVIII pour le vieux et illustre maréchal qui avait été l’un de ses pairs au Sacre. Aussi notre impartialité habituelle ne nous permet pas de le dissimuler: on a regret de voir Moncey, lors des évènements de 1830, faire si promptement acte d’adhésion au gouvernement. Il eût été plus digne de lui de se résigner à la retraite et de ne pas prêter de nouveaux serments. On comprend, on approuve même qu’un jeune officier, qu’un jeune général hésite à briser son épée au début ou au milieu de sa carrière, et ne se prive pas volontiers du bonheur de servir son pays; mais le vétéran, arrivé aux suprêmes honneurs, et sur lequel sont fixés tous les regards, a des devoirs, ce semble, plus sévères, et il est des cas où, pour l’exemple, il lui faut savoir faire, fût-ce au sentiment exagéré de sa dignité, le sacrifice de sa satisfaction personnelle et d’une position dont l’habitude a fait un besoin. C’est ce que comprit admirablement Drouot dans sa fidélité chevaleresque à son premier et unique serment.
Moncey fut nommé, en 1834, gouverneur des Invalides, en remplacement de Jourdan, qui venait de mourir. «C’était, dit Michaud, un emploi qui convenait parfaitement à son esprit d’ordre et de discipline, mais ce fut en vain qu’il essaya d’y réformer quelques abus dans l’administration. Le ministre de la guerre, Maison, étant intervenu, le vieux maréchal lui répondit avec une force et une énergie dont on ne le croyait plus capable. Il fallut pour le calmer recourir à l’intervention la plus puissante et la plus élevée.»
Lors du retour en France des cendres de Napoléon Ier et de la solennité funéraire du 15 décembre, Moncey, quoique malade, et pouvant à peine se mouvoir, malgré la rigueur d’un froid excessif, se fit porter dans l’église et voulut assister à la cérémonie tout entière. «Lorsque parut le glorieux cercueil porté sur les épaules des marins, un frémissement parcourut l’assemblée, dit un témoin oculaire[44], le Roi descendit de son siége pour venir à la rencontre du cercueil; tout le monde se leva. Le vieillard (Moncey) assis à gauche de l’autel, voulait se lever aussi, les forces lui manquèrent, il retomba sur son fauteuil. Un éclair d’émotion passa sur ce visage déjà marqué de l’empreinte de la mort, et de son regard éteint un instant ranimé, le vieillard semblait dire: J’ai assez vécu!»
Quelques semaines après (20 avril 1842), le vieux guerrier, en effet, avait cessé de vivre, et, dit à ce sujet le capitaine Ambert: «Les premières impressions de son enfance ne s’étaient pas effacées, et le vieux maréchal de France se souvenait des principes que recevait jadis le fils de l’avocat au parlement de Besançon. Moncey était donc religieux; mais de cette religion inséparable de la haute morale. Nous avons vu le prêtre administrer les derniers sacrements au vieux soldat, et ce spectacle était plein de grandeur et de majesté.»
«Un des vieux compagnons du maréchal Moncey était-il dans la peine, dit le même biographe; une pauvre veuve de soldat, un orphelin avaient-ils besoin d’appui; le duc de Conégliano s’empressait de tendre la main pour soulager l’infortune. Il ouvrait des écoles pour les enfants du laboureur, il relevait l’église du village, construisait des ponts pour le commerce; et cependant sa fortune était médiocre, puisque son patrimoine n’allait pas à 10,000 fr. de revenu.
«Un peu inquiet par caractère et même difficile dans ses rapports, le maréchal Moncey n’en était pas moins doué de cette sorte de bonté naïve qui est toujours l’indice d’une belle âme. Semblable aux patriarches des anciens temps, il soignait la vieillesse de ses serviteurs. Il n’était pas jusqu’à ses chevaux qui ne fussent protégés jusqu’à la mort. Il eut ainsi vingt-neuf vieux chevaux qu’il ne voulut jamais vendre, parce qu’ils eussent été malheureux loin de lui. Cette religion des souvenirs a quelque chose de touchant que l’on aime à trouver chez les grands hommes de guerre.»