Cet homme de bien cependant pouvait-il ne pas être un peu connu comme tel? Aussi quand éclata la Révolution, prévue par lui dès l’l’année 1788, pour sauver sa vie menacée, il dut s’expatrier. Retiré d’abord à Genève, lorsque la guerre le força de chercher un autre asile, il se réfugia en Angleterre, d’où chaque année il envoyait en Auvergne, 10,000 fr. pour être distribués en secours aux indigents. Sur son revenu, il économisait dix autres mille fr. partagés entre ses compatriotes émigrés, et les prisonniers que le sort des armes amenait en Angleterre. «La France et le malheur voilà ce qu’il voulait secourir sous quelque drapeau qu’il les rencontrât[49].»
En 1796, parut son Rapport au Roi, envoyé manuscrit à Louis XVIII qui témoigna sa satisfaction à l’auteur en faisant immédiatement imprimer l’ouvrage[50].
Dans l’année 1801, M. de Montyon, croyant, d’après ce qu’il avait lu dans les journaux, que S. A. R. Madame, duchesse d’Angoulême, se trouvait dans l’embarras, s’empressa de lui écrire «pour mettre à ses pieds une partie de ce qu’il possédait.» Madame de Montmorency, répondit au nom de la princesse: «S. A. R. me charge de vous dire, Monsieur, que si elle n’accepte pas la preuve de dévouement que vous lui donnez, elle ne vous en sait pas moins de gré.»
Lors de la Restauration, M. de Montyon revint en France où il eut la joie de retrouver encore de nombreux et anciens amis empressés à fêter le vénérable octogénaire. Par un heureux concours de circonstances, dont les pauvres surtout devaient se féliciter, M. de Montyon avait conservé la plus grande partie de sa fortune. A peine de retour, il s’occupa de fondations nouvelles destinées à remplacer les anciennes en les amplifiant aussi bien que d’actes de charité qui attestent l’ingénieuse bonté de leur auteur et «si l’on peut s’exprimer ainsi, ses progrès dans l’art de bien faire... Sa générosité avait cela d’admirable qu’elle n’était point, ainsi que chez beaucoup d’autres, l’effet subit de l’entraînement, mais le fruit d’une réflexion lente et sage.» C’est ainsi que, chaque année, il consacrait 15,000 fr. à retirer les objets d’une valeur qui ne dépassait pas 5 fr. appartenant aux mères jugées dignes des secours de la Charité Maternelle (la société).
Un jour, dans un salon, le comte Daru parla de la situation critique d’un général, homme distingué, qu’il ne nomma point par égard pour la famille, et qui de malheurs en malheurs était tombé dans la plus profonde misère. Le lendemain, M. de Montyon se rendit chez M. Daru et lui remit huit mille francs pour cet officier dont il ne demanda pas le nom et auquel il voulut rester inconnu.
Les Bureaux de Charité de la capitale reçurent de lui des sommes considérables destinées spécialement aux pauvres ouvriers sortis convalescents de l’hospice.
Le testament de M. de Montyon, mort à Paris le 29 décembre 1820, achèvera de le faire connaître. Sa fortune tout entière, considérable encore, grâce à une administration des plus sages, il la léguait aux hospices et aux fondations utiles des deux Académies. «Mais, dit M. de Chazet, en s’occupant du bonheur de l’humanité tout entière, il n’avait oublié aucune des personnes qui lui témoignaient de l’affection ou qui lui avaient rendu des services quelconques.»
Quel plus bel exemple pour les Crésus d’aujourd’hui que celui de ce millionnaire qui, prodigue de bienfaits pendant sa vie, voulut encore se survivre par la charité! Citons, car nous ne pouvons mieux terminer, quelques passages de cet admirable testament. Il commence ainsi:
«1o Je demande pardon à Dieu de n’avoir pas rempli exactement mes devoirs religieux; je demande pardon aux hommes de ne leur avoir pas fait tout le bien que je pouvais et par conséquent devais leur faire.»
Article 11o. «Je veux qu’il soit employé une somme de 2,400 fr. à 3,000 fr. pour faire une statue en marbre formant un buste de Madame Élisabeth de France avec cette inscription: A LA VERTU. Ce buste sera placé dans un lieu où il pourra être vu de beaucoup de personnes; s’il est possible, à la porte de l’église Notre-Dame-de-Paris. Je ne me rappelle pas si j’ai jamais eu l’honneur de parler à cette princesse; mais je désire lui payer ici un tribut de respect et d’admiration[51].»