L’illustre Cuvier, qui l’avait longtemps connu, nous fait, de son confrère à l’Institut, ce remarquable portrait:

«Cette longue et continuelle habitude de s’occuper du bien des hommes avait fini par s’empreindre jusque dans son air extérieur; on aurait cru voir en lui la bienfaisance personnifiée. Une taille élevée et restée droite jusqu’à ses derniers jours, une figure pleine d’aménité, un regard à la fois noble et doux, de beaux cheveux blancs comme la neige, semblaient faire de ce respectable vieillard l’image de la bonté et de la vertu: sa physionomie plaisait surtout par ce sentiment de bonheur né du bien qu’il avait fait; et qui, en effet, aurait mieux mérité d’être heureux que l’homme qui, sans naissance, sans fortune, sans grandes places, sans même une éminence de génie, mais par sa seule persévérance dans l’amour du bien a peut-être autant contribué au bien-être de ses semblables qu’aucun de ceux sur lesquels la nature et le hasard avaient accumulé tous les moyens de les servir[60]

Parmentier comptait de nombreux amis dans le clergé de Paris; on le voit par ses rapports relatifs aux indigents, et «dans lesquels, comme le dit M. Huzard[61], il s’est plu à rendre justice aux respectables curés de Saint-Roch, de Sainte-Marguerite, de Saint-Étienne-du-Mont, du Saint-Esprit, etc.» Il avait été lié particulièrement naguère avec le savant et vertueux abbé Dicquemare, dont on nous saura gré de parler avec quelques détails, et qu’il avait en quelque sorte révélé à ses concitoyens.

Se trouvant au Havre avec le corps d’armée dont il faisait partie, il s’informa de l’abbé Dicquemare qu’il connaissait par quelques-uns de ses écrits. Il lui fut répondu qu’il n’y avait personne de ce nom dans la ville, sinon certain original qui passait sa vie à satisfaire une curiosité extravagante.

«Vous ressemblez, Messieurs, dit Parmentier, à ces Abdéritains de La Fontaine, pour lesquels Démocrite était un insensé. Ignorants du trésor que vous possédez, vous prenez pour de la folie cette généreuse passion de la science qui détache de toutes les préoccupations vulgaires.»

Il se fait aussitôt indiquer la demeure de Dicquemare et s’y rend, non pas seul, mais accompagné du général et de tout son état-major, pour témoigner hautement par cet honneur de l’estime que tous faisaient du savant abbé que ses compatriotes, les honnêtes marchands et bourgeois du Havre, commencèrent dès lors à regarder avec d’autres yeux.

Dicquemare, à tous égards méritait ces sympathies. Prêtre dès l’âge de vingt et un ans, son goût pour les sciences naturelles l’avait conduit à Paris d’où, après quelques années d’études, il revint au Havre, pressé de joindre la pratique à la théorie. On lui dut la découverte de faits neufs et curieux, par exemple sur la reproduction des actenies ou anémones de mer, et sur leur propriété de faire pressentir par le degré de leur extension l’état futur de l’atmosphère; ils sont ainsi des baromètres naturels. Ses observations sur les méduses, sur le grand poulpe et les limaces de mer, sur les tarets si funestes pour les navires et les digues dont ils percent le bois, en révélant des faits très-singuliers, ne furent pas moins utiles. On lui dut aussi un Mémoire précieux sur la maladie des huîtres qui se manifestait dès lors dans la baie de Cancale.

Rien ne coûtait à ce savant pour arriver à la découverte de la vérité et l’on comprend que de placides bourgeois, tout occupés de leur négoce et fort soucieux du bien-être, prissent pour de la manie, pour une espèce de démence, ce zèle poussé jusqu’à l’abnégation héroïque et aussi l’audace voisine de la témérité. L’étude des animaux sans vertèbres occupait Dicquemare tout particulièrement; «or, d’après ce qu’on raconte, non content d’avoir chez lui toute une ménagerie de ces êtres singuliers, il passait souvent des heures entières plongé dans l’eau pour les mieux observer, ou s’enfonçait dans la mer la tête la première pour les poursuivre dans leurs retraites. Il nous apprend qu’il a fréquemment nagé autour d’orties marines aussi grosses que la tête de l’homme, ou de celles qui ont des membres longs comme le bras et qu’il a vivement ressenti leurs piqûres. La fureur des tempêtes ou les ténèbres de la nuit pouvaient seules l’arracher du rivage de la mer et du milieu des rochers.»

Divers écrits et surtout les nombreux Mémoires, au nombre de plus de soixante-dix, publiés dans le Journal de Physique, de 1772 à 1789, firent connaître au monde savant ce courageux lettré et lui méritèrent le beau surnom de Confident de la Nature. Les distinctions les plus honorables vinrent le chercher dans sa retraite, au milieu de ses livres et... de ses bêtes. Il fut élu membre correspondant de l’Académie et de plusieurs sociétés, et l’Assemblée générale du clergé de France, en 1786, par l’organe de son président, se plut à rendre un hommage public au mérite de ce prêtre éminent par sa science comme par sa vertu. Dicquemare ne pouvait se refuser à ces témoignages élevés de sympathie; mais quoique peu fortuné, il ne voulut en aucune façon accepter les pensions ou les bénéfices qui lui étaient offerts par le gouvernement. Il mourut, pauvre sans doute, après avoir souffert de longues années, consolé par sa foi que le spectacle des merveilles de la nature n’avait fait qu’affermir; consolé un peu aussi par la science qu’il cultiva jusqu’à la fin, et dont il mourait victime et martyr; car la maladie qui le conduisit au tombeau n’était que l’épuisement résultant de ses fatigues incessantes et de ses prodigieux travaux.

Ce savant naturaliste cultivait aussi les arts; il trouvait dans la peinture un agréable délassement de ses graves études. Dans la chapelle de l’hôpital du Havre, se voient, dit-on, cinq tableaux de lui, et qui sont remarquables par l’élégance et la pureté du dessin.