II

LA CHAPELLE DES MARTYRS.

L'oratoire, dont il a été parlé plus haut, fermé pendant la Révolution ou peut-être converti en orangerie, devint plus tard, grâce à une pieuse initiative, un sanctuaire qui prit le nom de: Chapelle des Martyrs. Le 22 août 1807, madame de Soyecourt, s'étant rendue acquéreur du terrain où s'élevait le petit édifice, songea tout d'abord à restituer à celui-ci son caractère sacré. Elle ordonna les réparations nécessaires, tout en veillant avec sollicitude à ce qu'on conservât religieusement les traces sanglantes visibles encore sur les murs et même les bancs. Puis, au mois de mai 1815, la chapelle fut bénite, sous l'invocation de saint Maurice et ses compagnons, par M. l'abbé d'Astros, grand vicaire de Paris, depuis archevêque de Toulouse.

En 1851, les R. PP. Dominicains étant venus occuper les bâtiments de l'ancien couvent des Carmes, l'église leur fut réservée exclusivement. M. Cruise, directeur de l'École des hautes Études, fit alors célébrer l'office divin dans la chapelle des Martyrs; mais, pour la rendre plus accessible aux fidèles du dehors comme aux élèves, on construisit un bâtiment d'environ 15 mètres de profondeur qui se relia à la chapelle et dont l'entrée fut ménagée du côté de l'allée d'acacias où l'archevêque d'Arles avait été massacré. Par suite d'un testament de la pieuse madame de Soyecourt, le terrain avec ses dépendances était devenu propriété diocésaine.

Tel était l'état des choses, lorsque, quelques années après, tout à coup on apprit que, par suite du tracé adopté pour la continuation de la rue de Rennes, la chapelle des Martyrs et tout l'entourage devaient disparaître. Grande émotion parmi les fidèles et tous ceux qui ont à cœur le culte des souvenirs! Des protestations et des réclamations s'élevèrent, et le premier pasteur du diocèse, en particulier, se faisant l'écho de ces généreux sentiments qu'il partageait, fut prompt à élever la voix et insista avec force pour que, le sanctuaire des Martyrs épargné, le tracé se modifiât. Après de nouvelles études, les ingénieurs, à tort ou à raison, déclarèrent la chose impossible. Il fallut se résigner, quelque regret qu'on en eût; du moins, Monseigneur l'Archevêque voulut que tout ce qui pouvait être sauvé fût sauvé, et, après avoir consulté les hommes compétents, il décida qu'une chapelle souterraine serait édifiée dans les caveaux de l'église des Carmes et que là seraient recueillis et réunis, avec les dalles tachées de sang, tous les débris, toutes les reliques ayant appartenu aux Martyrs. Or, ce pieux trésor des reliques, il allait singulièrement s'enrichir par suite d'une découverte des plus inattendues dont les travaux furent l'occasion.

M. Sorel et d'autres, après comme avant lui, avaient déclaré, en s'appuyant de documents officiels, que les corps des victimes entassés sur trois grands chariots, dès le lendemain ou le surlendemain du crime, avaient été conduits dans l'ancien cimetière de Vaugirard et enterrés dans une fosse profonde creusée à l'avance en face de la petite porte. Cependant il existait une tradition d'après laquelle un puits voisin de l'enclos, dans la direction de la rue d'Assas, avait servi de sépulture au plus grand nombre des morts dont les chariots en question ne pouvaient contenir que la moindre partie. Pour en finir plus vite et crainte aussi peut-être d'attirer trop l'attention par un second et un troisième voyage, les individus, chargés de la triste besogne, n'avaient trouvé rien de mieux que de combler le puits voisin très-profond avec les cadavres, en fermant l'orifice avec des pierres, des tessons, de la terre. Malgré les doutes exprimés à ce sujet par M. Sorel, la tradition persistait.

Les architectes, choisis par Monseigneur l'Archevêque de Paris, qui n'eut qu'à s'en applaudir, MM. Douillard frères, convaincus que cette tradition persévérante ne pouvait être sans quelque fondement, firent des recherches en ce sens bientôt couronnées d'un plein succès. Le puits en question fut retrouvé, et l'on reconnut qu'en effet l'orifice était fermé avec de la terre, des pierres, des fragments de bouteille, mais seulement à la surface. Ces débris enlevés non sans une certaine anxiété, on aperçut serrés, entassés, des crânes, des ossements retirés successivement, et, le puits vidé entièrement, on compta, nous a-t-on dit, près de quatre-vingts squelettes ou tronçons de squelettes. On ne pouvait douter qu'ils ne fussent, au moins pour la plupart, les restes des victimes du 2 septembre, puisque beaucoup des crânes et des os portaient encore la marque des entailles faites par le sabre ou des trous résultant des balles. Aussi ces restes vénérables pour lesquels, par ce motif, le doute n'était pas possible, furent mis à part; ce sont ceux qu'on voit exposés sous les deux grandes vitrines, à droite et à gauche, dans la seconde pièce de la crypte qui forme à proprement parler le sanctuaire, puisque dans le fond s'élève l'autel dont la simplicité étonnerait, choquerait même le visiteur, s'il n'était prévenu que c'est l'autel même de l'ancienne chapelle qu'on a tenu avec raison à conserver. Au-dessus des vitrines, on voit, pour achever la décoration générale, une ornementation symbolique surmontée d'une large croix soutenue par deux enfants, ou mieux des anges dus au ciseau intelligent de M. E. Cabuchet, l'auteur de cette remarquable statue du Curé d'Ars qui fit tant de sensation au salon de 1867. Ces figures savamment composées et modelées ne sont pas un des moindres ornements du sanctuaire. Sur les parois de la muraille, de tous les côtés, et sur des plaques de marbre noir, se lisent diverses inscriptions et les noms des martyrs.

Aux quatre angles se voient de grandes urnes funéraires, voilées en partie, et au milieu de la chapelle, suspendu à la voûte, un superbe luminaire, d'un style sévère et composé de sept grandes lampes se retenant l'une à l'autre par des chaînettes.

À gauche, dans une espèce de caveau fermé par une grille, mais éclairé pareillement par la lumière des lampes, se trouvent les débris d'ossements qui n'ont pas pris place dans les vitrines, comme aussi les débris ayant servi à combler le puits et qu'on regarde comme sanctifiés par le contact et le sang des victimes.