«Tous les ans, il se lève cent mille francs, pour charrier les boues de Paris, cependant il n'y a point de ville au monde plus boueuse et plus sale; et quoique on ait assez fait de propositions pour le rendre net, jamais elles n'ont été écoutées, ou parce que la chose passait pour impossible, ou parce que c'est un revenu considérable pour quelques grands qui en profitent.
«Ces boues au reste sont noires, puantes, d'une odeur insupportable aux étrangers, qui pique et se fait sentir trois ou quatre lieues à la ronde. De plus cette boue, outre sa mauvaise odeur, quand on la laisse sécher sur de l'étoffe, y laisse de si fortes taches qu'on ne saurait les ôter sans emporter la pièce, et ce que je dis des étoffes doit s'entendre de tout le reste, parce qu'elle brûle tout ce qu'elle touche; ce qui a donné lieu au proverbe: Il tient comme boue de Paris.
«Pour découvrir la cause de cette tenacité et puanteur, il faut savoir que les salpêtriers, d'une part, y trouvent du soufre, ou du salpêtre et du sel fixé et que les hermétiques, d'autre part, y séparent beaucoup de sel volatil et nitreux; tellement qui si elle tache et brûle, c'est par le moyen du soufre qui est plein de feu, et sa grande puanteur lui vient du sel volatil qui est subtil et sent fort mauvais, et peut-être est-ce lui qui corrompt l'eau des puits: on l'appelle volatil à cause qu'il s'évapore, et se répand au loin: et de là vient aussi qu'on sent de si loin les boues de Paris.... Après tout, Paris serait moins sale si les rues avaient plus d'air, de largeur et de pente.»
Sauval, s'il revenait au monde aujourd'hui, aurait lieu de se montrer satisfait; car ce n'est ni l'air ni la largeur qui manquent à nos rues, non plus que le soleil, soit dit en passant. Quant aux boues, dont il se plaignait si fort, et avec raison, elles n'existent plus, sauf dans quelques rues étroites en petit nombre, que pour mémoire, alors que chaque matin, des voitures spéciales enlèvent les immondices déposées devant les maisons. Les eaux des ruisseaux entraînent le reste avec elles dans les égouts; ceux-ci, comme on sait, par de récents et immenses travaux, forment sous la ville elle-même une autre cité souterraine sillonnée en tous sens par des canaux qui ne se jettent plus comme autrefois çà et là dans la Seine souillée de leurs impuretés, mais vont se perdre dans le grand égout collecteur, situé au-dessous de Paris.
Combien cet état de choses est-il différent de celui que déplorait Sauval, et auquel il ne fut remédié d'abord que très-insuffisamment. Pendant longtemps, ce qu'on appelait à Paris le grand égout, n'était que le lit d'un grand ruisseau descendant de Ménilmontant, qui avec le temps n'avait plus fait qu'un fossé boueux et profond, serpentant à travers la ville, du faubourg du Temple jusqu'au Roule et à Chaillot, et recevant dans ce long parcours tous les embranchements d'égouts venant des autres quartiers, le tout à ciel ouvert. On imagine, dans la saison d'été, quelles odeurs répandait sur son passage ce fleuve immonde, pire que l'Achéron ou le Cocyte. Cet état de choses dura pourtant jusqu'au commencement du XVIIIe siècle où l'on chercha par des améliorations successives à remédier au mal. Les plus importantes furent dues à Turgot, prévôt des marchands en 1737; il conçut le projet de changer le cours du grand égout qui irait en ligne droite d'un point à un autre, ce qui fut exécuté sous la direction de l'architecte Beausire. Le nouvel égout fut creusé plus profondément, dallé en pierres taillées en caniveaux, avec des berges maçonnées. De plus, rue des Fossés du Temple, un vaste réservoir, solidement construit et alimenté par deux grandes machines hydrauliques, fournissant une masse d'eaux considérable, en quelques heures, permettait de laver le grand égout. Tout était terminé en 1740.
Vingt ans après seulement (1760), les propriétaires des terrains longeant le canal avisèrent à le faire couvrir d'une voûte en établissant partout des ventilateurs. Mais alors comme longtemps après, il n'existait pas d'autres égouts souterrains, et les ruisseaux continuaient de charrier à travers la ville, jusqu'au grand réceptacle, tout ce que les eaux d'évier et autres leur amenaient. Les immenses travaux dont nous avons parlé plus haut, et qui ont contribué si fort à l'assainissement de Paris, ne datent que du commencement du siècle, et les plus importants remontent seulement à quelques années. Il semble qu'il y ait peu de chose à faire pour que la capitale de la France soit, au point de vue de la propreté, la cité modèle. Elle a déjà tout à fait cessé de mériter son nom de Lutetia, ville de Boue.
LA COLONNE DE LA GRANDE ARMÉE
Dans la rue de la Paix, au milieu de la place Vendôme qui la sépare en deux parties, s'élève la Colonne dite de la Grande Armée, érigée en l'honneur de celle-ci par l'ordre de Napoléon Ier. Elle n'est pas seulement une Colonne triomphale, mais un véritable trophée, puisque, de la basse au sommet, le bronze qui servit pour les nombreux bas-reliefs, est le bronze même des canons enlevés à l'ennemi: ce qui fait, comme on l'a dit, de cette colonne un monument tout à fait original encore que la forme soit imitée des colonnes triomphales antiques.
«On sait que la Colonne, écrit M. Miel, commencée en 1806 et achevée en 1810, fut un hommage de Napoléon à la Grande Armée. L'histoire de la campagne d'Allemagne en 1805, terminée par la bataille d'Austerlitz et la paix de Presbourg, au bout de deux mois, est écrite en bronze dans la série des bas-reliefs qui forment le revêtement du fût. Nous n'insisterons ni sur la grandeur homérique des images, ni sur le mérite de la statuaire confiée à l'élite de nos sculpteurs, ni sur l'art et l'habileté avec laquelle cette spirale se développe, ni sur l'intelligence qui en a combiné l'exécution de manière que les saillies et les renfoncements de la sculpture altérassent le moins possible la pureté du galbe, la première recommandation d'une colonne. Toutes ces qualités sont appréciées depuis longtemps. Nous nous bornerons à quelques détails relatifs à la construction.»