L'architecte du monument fut M. Le Père. Ce n'est pas lui qu'on avait choisi tout d'abord, mais M. Gondoin, qui, quoique homme de talent, hésitant devant les difficultés d'exécution, proposa l'essai d'une colonne provisoire sur laquelle on appliquerait les modèles devant servir au moulage des bronzes. Cette idée fut peu goûtée par M. Denon qui, se rappelant l'esprit inventif de M. Le Père, son collègue à l'Institut d'Égypte, voulut après l'avoir consulté, qu'il fût associé à l'entreprise. Le Père, repoussant vivement le projet d'une colonne provisoire, fit des dessins et des plans pour un monument définitif. «Il démontra, par des calculs rigoureux, la manière de placer les bronzes, sans aucun scellement dans la pierre; il détermina le nombre et la forme de toutes les pièces en tenant compte de la dilatation et de la condensation du métal.»

Le projet fut adopté, et ce qui fait le plus grand honneur à M. Gondoin, c'est qu'après l'avoir examiné dans tous ses détails, il dit à son collègue.

«Mon ami, votre travail est parfait; je ne vois rien à y ajouter: demeurez-en chargé; je m'en rapporte à vous.»

L'exécution réussit à souhait et à la complète satisfaction de l'Empereur qui, déjà préoccupé de la pensée d'un autre monument à ériger sur le terre-plein du Pont-Neuf, dit à plusieurs reprises:

«C'est Le Père qui fera l'obélisque.»

Mais de ce dernier monument le soubassement seul fut exécuté et même pas entièrement. Pour en revenir à la Colonne, la figure de l'Empereur se trouvant dans presque tous les bas-reliefs, Le Père n'était point d'avis que la statue du grand capitaine surmontât le monument, et il déclara qu'une figure de la Victoire serait préférable. Mais cette opinion ne prévalut point et M. Denon, qui sans doute recevait de haut ses inspirations, fit couler en bronze la statue de Napoléon, renversée en 1814 par les ennemis triomphants et dont le bronze servit ensuite pour la statue de Henri IV.

Aujourd'hui, une statue, faite sur le même modèle et drapée à l'antique par M. Dumont, surmonte de nouveau la colonne en remplacement du Napoléon moins académique, avec le petit chapeau et la redingote légendaires, qui s'y voyait depuis les premiers temps du règne de Louis-Philippe. À vrai dire, on peut douter que le changement soit heureux, et que le peuple reconnaisse aussi facilement le héros des temps modernes, dans ce personnage dont les traits à cette hauteur ne peuvent se distinguer, et qui nous apparaît affublé de son banal costume d'empereur romain. Je ne puis être sous ce rapport de l'avis de feu M. Hittorf, l'éminent architecte, qui écrivait, en 1836, dans l'Encyclopédie des gens du monde:

«En fait d'art, le costume consacré des héros convenait mieux que le vêtement ingrat de l'époque.... C'est surtout en voyant la belle tête de Napoléon, telle qu'elle existe sur nos monnaies, telle qu'elle est gravée dans la mémoire de ses contemporains, avec son front tout puissant disparaître sous ce chapeau à trois pointes, la coiffure la plus laide, comme elle est la plus insensée (oh! oh!); c'est surtout à cette vue que tout homme de goût s'afflige et regrette que l'application des principes les plus faux ait ainsi déparé le monument le plus populaire de la capitale.»

L'élévation totale du monument, compris la statue et le piédestal, est de 136 pieds. L'escalier intérieur compte 180 marches. Le poids total du bronze employé pour la construction et les différentes pièces au nombre de 378, est de 513,920 livres.

Victor Hugo a fait une Ode à la Colonne qui est assurément une de ses meilleures poésies lyriques[80]. Il était poète alors et poète national: