ANGLAIS ET PRUSSIEN

Dans le Prologue de son livre, le bon Corrozet, avant de venir «aux raretés de ce qui se voit de grand et remarquable à Paris,» nous donne, à la louange de cette grande et illustre cité, deux pièces de vers des plus curieuses, encore qu'elles laissent un peu à désirer au point de vue de la poésie et même de la prosodie. Mais elles ont ceci de particulier, surtout pour l'époque, que les deux auteurs «qui se sont employés à singulariser cette ville mère et nourrice des bonnes lettres,» sont deux étrangers, d'abord un Anglais, nommé Architen,» homme de singulière érudition et poète fort ingénieux, lequel, décrivant Paris, l'effigie avec ses vers en telle sorte:

...... C'est Paris, la rose de la terre,
Où le baume flairant de l'univers s'enserre:
Qui en son ornement imite la grandeur
Des Sidons, et l'apprêt des banquets pleins d'honneur.
Paris riche en ses champs et en vins abondante,
Courtoise au laboureur, les moissons recueillante
À foison, où les champs ne sont point offensés
De halliers épineux: là, l'on voit entassés
Ses raisins, comme ès-bois les feuilles épandues:
Tu y vois les forêts de verdeur revêtues
Fourmiller en gibier et toute venaison;
Elle a un puissant roi et fort en sa maison,
Auquel elle obéit, qu'elle sert et caresse.
Là est l'air bon et doux, et l'assiette sans cesse
Pleine de tout bonheur: car tout y est plaisant,
Tout est joyeux et beau, si l'heur n'était nuisant
Aux bons qui sont pressés d'une faute commune,
Ayant toujours au dos les rigueurs de fortune.

Les deux derniers vers ne manquent pas d'à-propos si, pour une bonne partie, on n'en peut dire autant de la description; car le Paris d'aujourd'hui ne ressemble guère à la cité champêtre que nous dépeint Corrozet et dans laquelle le paysage tient une si large place.

Moins plaisante sous ce rapport semble la seconde pièce de vers quoique beaucoup plus longue. Ni gazons ni verdure, ni vignes ni raisins! L'auteur prend plaisir surtout à décrire ce qu'un peintre appellerait «les fabriques», c'est-à-dire les constructions et monuments de la ville, par exemple les Ponts, et il le fait avec un certain bonheur d'expression:

Hé! Dieu! que de maisons, que de beaux bâtiments!
À peine dois-tu rien, Paris, aux ornements
De celle qui jadis commanda sur l'empire
De tout cet univers: et ce que plus j'admire
Sont les Ponts, cinq en nombre et tellement dressés
Qu'on y voit des maisons les fondements haussés,
Et le tout si bien fait qu'on jugerait à peine
Que ce fussent des ponts, que dessous fût la Seine,
N'était que l'on le sait, car les rangs des logis,
Les places, les cantons se voient vis-à-vis,
Tout ainsi disposés, en même rang et terme
Qu'on bâtit les maisons en pleine terre ferme.

Le coup de crayon, dans ce fragment, ne manque ni de précision ni d'agrément. L'auteur ensuite ne marchande pas les compliments à la cité, près de laquelle Éphèse, Corinthe, Athènes seraient des bourgades.

Je ne sais qui premier fonda le plant (plan) aimable
De Paris, la cité sur toute autre admirable.
Il s'en faut rapporter au recteur des hauts cieux,
Qui de nous, plus que nous, est ami et soigneux.
...............
Rien ne désire l'œil, et rien ne veut le cœur
Qu'acheter on n'y puisse, car ce que le labeur,
Ce que la terre et l'air produisent, on en fine (trouve)
En cette cité grande et province divine,
Seule, la France on voit si riche et de tel heur
Qu'elle-même ne sait sa force ou sa valeur.

Passons sur les hiatus et autres menues fautes en faveur de la bonne intention, et de l'accent si sympathique qui se trahit même dans les incorrections de la langue. D'ailleurs, pour être indulgent à cet égard, il suffit de nous rappeler que le poète est un étranger, et que cet étranger est... un Allemand, bien plus un Prussien, oui, vraiment, un Prussien, lequel, en 1561, Corrozet nous l'affirme: «a composé ces vers pour loz et recommandation de cette notre ville, afin que ses louanges se voient épandues et au chaud midi et à l'humide occident, au levant tempéré et au gelé et froidureux septentrion.»