Nous avions plongé nos couvertures dans le ruisseau, et nous attendîmes avec impatience le passage de l'ouragan enflammé.
L'incendie avançait à pas de géant. Aux ténèbres opaques succéda la clarté la plus vive: une pluie de feu vint bientôt s'abattre sur le marécage, et l'arbre qui s'élevait au-dessus de nos têtes fut ébranlé jusque dans ses racines. Un vacarme épouvantable se fit entendre et l'avalanche vivante se précipita en avant.
A droite et à gauche, nous voyions passer des bisons, des chevaux sauvages, des cerfs, en compagnie d'antilopes, de jaguars, de panthères qui s'élançaient les uns par-dessus les autres dans le marécage.
En quelques minutes, cet endroit fut comblé, pour ainsi dire, par un amas de bêtes fauves, aussi loin que nous pouvions diriger nos regards, ce qui n'empêchait pas l'invasion d'autres animaux qui suivaient les premiers et s'efforçaient de grimper sur le dos les uns des autres, pour s'enfoncer à leur tour dans ce bourbier protecteur.
A la première apparition de cette armée d'animaux, Willie et moi, nous avions tiré nos revolvers de notre ceinture et nous nous tenions prêts à défendre chèrement notre vie. Mais les bêtes fauves avaient bien autre chose à faire que de s'occuper de nous. Toutes passèrent outre, sans même faire attention à notre présence.
Peu à peu le nombre des bêtes sauvages diminua. Les traînards hors d'haleine avaient été rattrapés par les flammes, et l'incendie les dévorait.
Les traînées de feu avaient bien passé, courant à la suite des bêtes affolées, mais le ciel était resté embrasé; le vent apportait toujours des bouffées de chaleur suffocante.
Cette torture fut, du reste, de courte durée: un air frais, glacial presque, pénétra dans l'anfractuosité qui nous servait de retraite et nous rendit l'usage de nos sens.
Les flammes avaient disparu, et le jour brillait de nouveau. Mais, hélas! nous étions perdus au milieu d'un océan de désolation.
Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la prairie qui, une heure auparavant, ondulait sous le souffle de la brise, ne présentait plus à nos yeux qu'une surface nue et dépouillée de toute végétation. Ça et là gisaient les corps calcinés d'un grand nombre d'animaux, dont quelques-uns se tordaient encore dans les dernières convulsions de l'agonie.