La cabane, faite de troncs d'arbres dont les intervalles sont bouchés avec de la terre desséchée, est couverte d'un toit de roseaux. Près de la masure est amarré un vieux canot qui, par son air misérable, s'harmonise parfaitement avec elle. Plus en harmonie encore sont les habitants.

Ils sont une dizaine environ.—En considérant, à la lueur douteuse du crépuscule, leurs longs cheveux, leurs barbes incultes, leurs yeux noirs brillants dans l'ombre de chapeaux de feutres informes, les haillons dont ils sont couverts, nous ne pouvons nous défendre de mesurer avec satisfaction la distance qui sépare notre navire de la rive et de nous féliciter d'être en nombreuses compagnie.

Autour d'eux, quelques oiseaux de basse-cour, parmi lesquels nous remarquons un héron privé, picorent en liberté; plus loin, apparaissent les têtes de plusieurs chevaux qui ont cessé de brouter au bruit de notre passage, et, comme leurs maîtres, nous suivent d'un oeil curieux.

Tels nous apparurent pour la première fois les gauchos, les habitants de ces plaines immenses et presque désertes, qui constituent la plus grande partie du territoire de la République argentine.

Vivant dans leurs misérables cabanes, appelées ranchos, auprès desquelles nos plus pauvres masures françaises sembleraient confortables, souvent distantes les unes des autres de plusieurs lieues, ils ont pour profession la garde d'immenses troupeaux de bétail presque sauvage. Quelques-uns vivent en famille; d'autres, à cause du grand nombre d'animaux confiés à leur surveillance, sont obligés de s'associer plusieurs compagnons; d'autres enfin vivent absolument seuls, n'ayant pour société qu'un ou deux chiens de garde et autant de chevaux.

Au point de vue moral, le gaucho a beaucoup d'analogie avec son frère le Mexicain. Moins connu que celui-ci, qui, grâce à une guerre malheureuse pour nous et aux romans du capitaine Mayne-Reid, de Gustave Aymard et de nombreux auteurs aimés de la jeunesse, a conquis chez nous une véritable popularité, l'habitant des pampas serait cependant tout autant digne d'inspirer l'intérêt.

Vivant d'une vie presque sauvage, courageux, turbulent, sans cesse agité par quelque mouvement insurrectionnel, cavalier intrépide, avec son large couteau qui, pendu derrière sa ceinture, est toujours prêt à passer à sa main, il réunit toutes les qualités exigées d'un héros de romans d'aventures.

Comme l'Arabe, le gaucho est avant tout cavalier. L'abondance des chevaux en met la possession à la portée des plus pauvres, et, sans leur secours il serait impossible à l'homme de franchir l'immensité des pampas et de surveiller les troupeaux qui les parcourent en liberté.

Aussi, avant presque qu'il sache marcher, le gaucho juche son petit sur une selle. A l'âge où, dans nos pays, des parents hésiteraient à confier leur progéniture au dos du plus paisible bourriquet, on rencontre, dans le campo, des enfants surveillant, tout seuls, à cheval, d'immenses troupeaux de moutons, réalisant ainsi le voeu du berger de la fable devenu roi.

Si courte que soit la course qu'il ait à faire, le gaucho la franchira à cheval. Nous en avons vu un qui avait imaginé un système fort compliqué et fort ingénieux pour tirer de l'eau d'un puits sans quitter sa selle. Ayant à embarquer dans un canot de petits fagots rassemblés en tas à vingt-cinq ou trente pas au plus du rivage du fleuve, un autre se livrait à ce manège: il prenait cinq ou six fayots sous son bras, montait à cheval, allait les jeter dans le canot, revenait au tas, mettait pied à terre, reprenait une nouvelle charge pour la porter de nouveau et ainsi de suite; travail qui eût semblé à n'importe lequel de nous beaucoup plus pénible que d'aller tout simplement chercher son bois à pied.