Il n'existe cependant pas entre le gaucho et sa monture l'attachement proverbial qui lie l'Arabe à son coursier. Tout cheval lui est bon, pourvu qu'il réunisse les qualités de force et de vitesse nécessaire; d'une brutalité extrême avec lui, il n'hésite pas à le changer contre un autre, sitôt qu'il ne peut plus lui donner ce qu'il se croit en droit d'en attendre. Cependant—détail caractéristique—rien au monde ne pourrait décider un Argentin à enfourcher une jument. Un cavalier, rencontré sur une pareille monture, serait perdu de réputation et se verrait l'objet des huées des passants.
Les courses de chevaux sont, on le comprendra, le divertissement par excellence des Argentins, passionnés d'ailleurs pour le jeu comme les Mexicains. De vingt lieues à la ronde on s'y donne rendez-vous; et si la course en elle-même, qui n'est qu'une lutte de vitesse entre deux cavaliers seulement sur un parcours assez restreint, est loin d'offrir l'attrait de nos courses de Longchamps ou de Chantilly, elle procure au moins à l'observateur l'occasion de voir une réunion à peu près complète de tous les types du pays. Tous les âges, depuis le bambin de quatre à cinq ans, suivant gravement son père et conduisant son cheval en véritable écuyer, jusqu'au vieux gaucho à barbe blanche, qui vient retrouver là quelque étincelle des ardeurs de sa jeunesse; tous les rangs de la société, depuis le pauvre péon dont la chemise en loques laisse voir la peau basanée, jusqu'au riche estanciero à la large ceinture constellée de pièce d'or et d'argent et dont le pancho de laine de vigogne est rayé des plus brillantes couleurs. Tel n'a qu'une corde de cuir en guise de rênes, un morceau de tapis en guise de selle; tel autre, monté sur une bête parée d'un splendide harnais recouvert de plaques d'argent, est campé fièrement sur une couverture multicolore, et le bout de sa botte, sur la tige de laquelle certains élégants font broder leur nom, passe dans des étriers d'une forme bizarre et en argent massif.
Quelques amazones en robes roses, jaunes ou bleues, la tête couverte de la mantille de dentelle noire, s'abritant du soleil avec un éventail, complètent le tableau.
Sur les chevaux qui courent, des paris sont engagés absolument comme sur nos turfs; mais les fonds sont, pour plus de sûreté, déposés à l'avance en mains sûres.—C'est le meilleur moyen pour éviter un trop grand nombre de querelles. Néanmoins, il y en a toujours quelques-unes et rien au monde ne pourrait donner une idée des clameurs et des gesticulations furibondes qui accompagnent immanquablement la conclusion des paris.—Heureux si l'on s'en tenait toujours aux gestes et aux cris! Malheureusement il est bien rare que, le soir des courses, la boisson s'en mêlant, les posadas, qui regorgent de consommateurs, ne soient pas le théâtre de quelque duel au couteau.
Le couteau fait d'ailleurs partie intégrante du costume: le gaucho va quelquefois à pied, rarement il est vrai, mais il ne va jamais sans son large couteau passé derrière sa ceinture. Cependant nombre de règlements de police en interdisent le port, et ce n'est pas sans raison, témoin cette anecdote:
Quelques-uns de nos compagnons de voyage, en excursion, parcouraient au petit galop les rues de Zarate, bourgade construite sur la rive gauche du Parana de las Palmas, quand ils se virent tout-à-coup entourés de vigilants (gardiens de la paix du pays) qui leur intimèrent l'ordre de mettre pied à terre et de les suivre chez le juge de paix de la localité.—A leur bien légitime surprise, ce magistrat leur apprit qu'ils avaient encouru une amende de 60 piastres (12 francs).
Et comme ils se récriaient:
—Voici, leur dit-il, pourquoi il est interdit de galoper dans les rues de Zarate. Depuis quelque temps, il ne se passait pas de semaines, pas de jours, pour ainsi dire, où quelques crimes ne fussent commis par les gauchos. Possédant des chevaux très-dociles et admirablement dressés, ils les arrêtaient au milieu de la rue, descendaient se placer à une petite distance et, quand venait à passer quelqu'un ayant une chaîne ou une montre de quelque prix, lui arracher ces objets, bondir à cheval et partir à fond de train, après avoir le plus souvent gratifié le volé d'un bon coup de couteau, était pour eux l'affaire d'un instant. Voilà pourquoi, ajouta le juge, nous infligeons une amende aux cavaliers qui galopent. De plus, si les délinquants sont trouvés porteurs d'armes, l'amende monte considérablement (12 ou 15,000 francs).
Il se passera bien du temps, malgré tous les arrêtés imaginables, avant que le couteau disparaisse des moeurs des gauchos. Son maniement leur procure tant d'agrément que d'aucuns vont jusqu'à jouer entre amis, une bouteille au premier sang, comme chez nous on la jouerait en cinq sec.
En parcourant ces immenses plaines désertes où l'action de la police ne peut point s'exercer, il est urgent d'ailleurs d'avoir sur soi de quoi se faire respecter au besoin.—Les mauvaises rencontres sont fréquentes et il est bon de se défier toujours du passant. Chacun ne manquera pas de vous saluer avec une formule qui varie suivant l'heure; buenos dies, avant midi; buenas tardes, après-midi; buenas noches, le soleil étant couché; politesse que l'on doit rendre.—Mais si après il vous demande l'heure, dites-la-lui de loin ou affirmez que vous n'avez pas de montre; s'il vous demande du feu, posez les allumettes à terre pour qu'il vienne les prendre quand vous vous serez éloigné; un coup de couteau est si vite reçu!… Voilà du moins les conseils que nous donnaient ceux des fils du pays avec lesquels nous nous trouvions en rapport. Le directeur du télégraphe de la ville devant laquelle était mouillé notre navire, fort aimable jeune homme de vingt ans, prêchait par l'exemple.—Lors du carnaval, dans un bal masqué improvisé, où il se livrait à une danse des plus échevelées, revêtu d'un costume de paysan normand fort drôle, il nous fit voir la crosse d'un énorme revolver passé dans la ceinture de son pantalon, et que dissimulait sa veste, en nous disant: