—On ne sait pas ce qui peut arriver!
D'ailleurs l'état pour ainsi dire constant d'insurrection dans lequel vit ce pays, sans cesse en proie aux luttes de trois ou quatre partis différents qui se précipitent à tour de rôle du pouvoir, est merveilleusement propre à entretenir ce désordre. Tandis que depuis 1874 se maintient le gouvernement du président actuel, s'appuyant sur deux éléments dont la réunion ne semble promettre que de faibles garanties de solidité, le parti clérical et le parti démocratique avancé, s'agitent sourdement le parti conservateur et unitaire nommé «mitriste», du nom de son chef le général Mitre, battu aux élections de 1874, et une troisième faction réclamant l'autonomie absolue de certaines provinces et dont le chef Lopez Jordan, qui venait de faire une levée de boucliers dans l'Entre-Rios, était, quelques jours avant notre arrivée dans le pays, tombé aux mains des soldats du gouvernement. La façon dont s'est opérée cette capture est caractéristique et vient parfaitement à sa place ici en qualité de trait de moeurs argentines.
Aussitôt que le gouvernement eut appris à Buenos-Ayres la nouvelle du soulèvement, il promit une récompense à celui qui parviendrait à s'emparer du chef de l'insurrection. Or, dans les courses qu'il misait pour recruter des adhérents, Jordan s'arrêta chez un de ses amis, alcade, c'est-à-dire maire d'une ville de l'Entre-Rios, et lui demanda l'hospitalité pour une nuit, ce qui lui fut accordé avec empressement.
Pendant le sommeil de son hôte, l'alcade se lève, va chercher quelques soldats, les introduit chez lui, s'empare de Lopez Jordan et l'amène triomphalement à Buenos-Ayres.
Cette belle action a été récompensée d'une prime de 10,000 francs. Chacun des soldats, ayant participé à la prise, reçut pour sa peine 200 francs.
On comprend qu'un pareil état de choses, qui est pour ainsi dire l'état normal du pays, a pour principale conséquence le manque absolu de sécurité pour les personnes et les propriétés, et est un obstacle infranchissable au développement commercial et industriel auquel la République argentine a le droit de prétendre.
Je n'aurais tracé qu'une silhouette bien incomplète du sauvage habitant de la pampa si, après le cheval et le couteau, je n'avais parlé du lasso, son troisième compagnon inséparable.
Tout le monde a entendu parler du lasso: c'est une corde de cuir tressé dont la longueur varie, de 20 à 30 mètres, se terminant à une de ses extrémités par une boule qui permet de la fixer à la selle du cheval et à l'autre par un anneau de fer qui forme noeud coulant.
C'est à la fois un outil et une arme entre les mains du gaucho dont l'adresse à le manier est prodigieuse.
C'est un outil quand il sert à capturer les boeufs et les chevaux sauvages dont les troupes immenses constituent la principale richesse du pays.