C'est encore un outil dans cet usage qu'en a vu faire un de mes amis, capitaine au long cours, lors d'un naufrage qu'il fit dans la Plata: attirés en grand nombre sur le rivage par l'espoir du pillage, des gauchos poussaient leurs chevaux dans l'eau et, au moyen du lasso, s'emparaient des épaves qui flottaient sur les vagues sous les yeux du malheureux capitaine, qui ne pouvait cependant s'empêcher d'admirer l'adresse de ses voleurs.
C'est encore un outil dans ce jeu qui peint bien le caractère intrépide de ces hardis cavaliers: les joueurs sont au nombre de deux, l'un armé d'un lasso, demeure immobile, tandis que l'autre, prenant du champ, passe ventre à terre devant lui. Le premier doit, au passage, saisir un des pieds du cheval qui alors roule dans la poussière. Si le cavalier démonté se retrouve debout à côté de sa bête, les rênes passées au bras, il a gagné; dans le cas inverse, c'est son adversaire.—On joue ainsi une bouteille du vin.
Le lasso devient une arme et une arme terrible dans la main de l'écumeur de la pampa. Saisir au cou sa victime par le noeud coulant, en passant auprès d'elle au triple galop, et la traîner sur le sol jusqu'à ce que, étranglée, brisée, elle ne soit plus qu'un cadavre, est pour lui un jeu.
Si, prévenu par le sifflement de la corde qui se déroule, le malheureux a pu juger au danger, il a encore une ressource: le couteau. Sitôt saisi, il coupera le lasso et le cavalier n'aura plus dans sa main qu'une corde inutile. Le couteau est la seule riposte au lasso, et c'est pour cela qu'on ne les voit pas l'un sans l'autre.
Voici un tableau bien sombre pour clore cette série de croquis; mais heureusement ces moeurs sauvages et d'un autre âge sont fatalement condamnées à disparaître. Quand ce pays, où se perdent journellement tant et de si grandes richesses, sera devenu ce qu'il doit être, un des marchés de viandes du vieux monde, on ne tardera pas à voir le travail et la moralité s'établir là où, pour le moment, ne règnent que la paresse et les mauvais instincts, et ce ne sera pas un des moindres bienfaits de l'industrie et de la science qui sont les deux grandes sources d'où doit se répandre la prospérité sur le genre humain.
Un combat entre ciel et terre.
Une chaîne immense de montagnes traverse l'Amérique méridionale dans toute son étendue, du nord au sud, le long des côtes baignées par le Grand-Océan, à partir de l'isthme de Panama jusqu'au détroit de Magellan, sur une longueur d'environ 1,700 lieues. La largeur de cette chaîne varie de 20 à 40 lieues et sa hauteur moyenne est de 2,400 toises.
Cette «continuation» de montagnes reçoit différents noms suivant les contrées qu'elle traverse: au Chili, c'est la «Cordilière royale des Andes» ou la «grande Cordilière». C'est sur ces montagnes ardues que se trouvent le plus de neiges éternelles et de volcans en activité de service. Dans ce nombre, on cite le Chimboraço, dont la hauteur est de 3,350 mètres au-dessus du niveau de la mer. C'est dans la Colombie que sont situées les cimes les plus élevées.
Le faîte des Andes n'a point d'arêtes étroites comme celui des chaînes européennes: il présente au contraire des plateaux immenses, couverts de villages où la culture est des plus opulentes. Les vallées, plus profondes et plus étroites que celles des Alpes et des Pyrénées, offrent aussi des scènes plus sauvages et sont d'ordinaire entrecoupées de ruisseaux qui, avec le temps, se sont creusé des lits de 20 à 25 pieds de profondeur et de 1 pied à 1 pied et demi de largeur.
On marche en frémissant à travers ces crevasses cachées souvent sous une épaisse végétation. Il faut suivre des sentiers pleins de trous à trois ou quatre pieds de profondeur et traverser des torrents à la nage ou sur des ponts formés par des câbles de roseaux jetés d'une rive à l'autre; il y a encore le hamac de cuir qui parfois vous entraîne jusqu'au fond de l'abîme… lorsque la corde casse.