L'occupation principale des fermiers chiliens est l'élève du boeuf. La tuerie de ces animaux est une fête pour les propriétaires et leurs amis, et voici comment on procède.

Chaque fermier choisit dans son troupeau les bêtes qui lui semblent bonnes à tuer et les enferme dans un enclos près de l'étable. Comme pour une chasse, on procède au sacrifice de ces animaux. Des gauchos —lanceurs de lassos—à cheval, tenant leurs cordages garnis de bolas en main, se hissent sur leurs selles et se rangent vis-à-vis d'une escouade de gens à pied qui forment une sorte de haie pour mieux voir.

Dès que chacun est à son poste, on lève les barreaux de l'enclos pour en faire sortir un boeuf qui s'élance dehors avec impétuosité.

A l'aspect des lassos, l'animal, saisi par une peur instinctive inspirée par les bolas, veut fuir, mais on ne lui en donne pas le temps. Son cou, ses cornes, ses jambes sont entourés de cordes qui les enserrent comme entre des étaux. Le boeuf tombe aussitôt sans se débattre, et on le frappe à mort avec un couteau. Cela fait, quand il ne bouge plus, on le dégage de ses étreintes et on le transporte hors de l'arène, dans laquelle paraît aussitôt une autre victime. Un de ces animaux parvient-il à s'échapper il est aussitôt poursuivi par un cavalier qui, armé d'une sorte de faux appelée luna—à cause de sa forme en croisant—lui coupe les deux jarrets et l'abat.

Les riches hacienderos font ainsi tuer des centaines de boeufs à la fois, et les cornes, la peau, le suif, la chair découpée en lanières et séchée au soleil sont une des branches les plus productives de leur revenu.

Les matadors de boeufs forment, au Chili, une confrérie qui se rend de ferme en ferme pour procéder à ces boucheries. Ils voyagent tantôt seuls, tantôt en compagnie, et il leur faut souvent franchir de grandes distances pour rejoindre l'endroit où le «travail» doit se faire.

Il y a dix mois, un de ces «tueurs de boeufs» venait d'achever son ouvrage à la casa Alfarés, située à dix lieues de Santiago, au pied des Cordilières, et il partit un matin avant l'aube, emportant avec lui son coutelas aigu et un pistolet d'arçon qu'il avait acheté à Valparaiso, dans une de ses courses aventureuses. Revêtu de son pancho,—sorte de manteau en forme de chasuble,—le chef couvert de son sombrero à cône pointu, il cheminait sans songer à autre chose qu'au gain qu'il avait fait et à celui qu'il allait se préparer, quand l'horizon se rembrunit. Les nuages s'amoncelèrent au-dessus de sa tête, et il crut prudent de chercher un refuge contre la tourmente qui ne devait par tarder à faire rage.

Les tornados, au Chili et dans toutes les Cordilières, sont des ouragans terribles qui effondrent les routes déjà fort mal entretenues, gonflent les rios qui débordent dans les campagnes ou qui, encaissés entre deux rochers, emportent tout ce qui se trouve sur leur passage.

Domingo Senas savait parfaitement le danger qu'il y avait à être exposé à ces tourmentes équinoxiales. Il connaissait le pays et se dirigea au plus vite vers une sorte de canon à la cime duquel s'ouvrait la gueule d'une caverne dans laquelle on parvenait avec difficulté, mais qui était assez profonde pour mettre à l'abri celui qui y pénétrait.

A peine Domingos Senas s'y fut-il glissé que le tonnerre se mit à gronder et des torrents de pluie tombèrent de toutes parts. Le boucher chilien alla se blottir vers le fond de la grotte et rencontra sous ses pieds un amas de brindilles de bois dont il ne connaissait pas l'existence.