—Comment le franchir? se disait à part lui Domingo Senas.
Il se souvint alors d'un bac aérien qui se trouvait à un quart de lieue plus bas, et à l'aide duquel il pourrait être transporté de l'autre côté du cours d'eau.
Au détour d'un sentier tracé dans la forêt vierge, le boucher aperçut bientôt la corde tendue sur la cime d'une roche où elle était solidement amarée et enroulée autour d'un Aurocaria géant, tandis que de l'autre côté du torrent celui qui avait fabriqué ce passage aérien l'avait entortillée et nouée au tronc d'un cèdre à l'épreuve de tous les poids qu'on aurait pu lui infliger.
Domingo Senas comprit facilement que rien ne l'empêchait de risquer le passage. Il grimpa donc sur le rocher, se glissa dans la poche suspendue à la corde et roulant autour d'une poulie en bois. Bientôt il se vit suspendu au-dessus de l'abîme, cheminant vers l'autre rive du ruisseau débordé.
Très-attentif à la direction de cette embarcation aérienne, Domingo Senas ne s'était pas aperçu que deux urubus planaient au-dessus de sa tête. Ces oiseaux étaient le père et la mère des nourrissons tués par lui dans la caverne. Avec l'instinct et le flair particuliers à ces énormes gallinacés, ils avaient compris que l'assassin de leurs jeunes était à leur merci, les deux mains occupées à se tenir en équilibre dans la peau de boeuf suspendue à la corde qui lui servait de nacelle.
On eût pu les voir tomber tout à coup du plus haut de l'espace, sur le voyageur et l'attaquer à coups de bec, cherchant particulièrement à lui crever les yeux.
Le moment était critique. Domingo Senas devina le danger et se coucha au fond de la nacelle, se cramponnant d'une main à l'une des quatre cordes et tirant de l'autre le pistolet d'arçon et le coutelas qu'il portait à sa ceinture.
Un des urubus s'étant jeté sur lui, il parvint à lui fracasser l'aile avec la balle de son arme à feu, juste à la jointure. L'oiseau, désemparé, mutilé, tomba comme une pierre au fond de la vallée, dans les eaux du torrent qui l'emporta au loin.
Le second urubu se tint alors sur ses gardes, mais, aveuglé par la rage il eut, comme son partner, la folie de se jeter à son tour sur le voyageur et reçut un coup de sabre en plein corps. L'oiseau blessé s'accrocha du bec et des pattes aux rebords de la nacelle, et Domingo Senas put l'achever et s'emparer du cadavre du volatile qu'il jeta au fond de la peau de boeuf.
Dès qu'il fut remis de ses émotions le boucher chilien songea à rejoindre la rive et il parvint au pied du cèdre sans encombre, bénissant la Providence qui l'avait tiré d'affaire et lui permettait de continuer sa route.