Il chargea l'oiseau sur ses épaules,—sans s'inquiéter de la puanteur qui se dégageait de ses plumes empestées,—pour montrer aux fermiers chiliens, chez qui il se rendait, un des trophées de sa victoire.
Tout d'abord, ses hôtes se refusèrent à croire à la façon romanesque dont, au dire de Domingo, le drame aérien s'était passé; mais à quelques jours de là le récit du boucher chilien fut confirmé par un voyageur touriste qui, du haut d'une montagne où il se trouvait, avait été témoin de ce combat entre ciel et terre et avait applaudi de loin à la victoire de Domingo Senas.
Un Vaisseau-Fantôme.
L'équinoxe est une des époques les plus funestes de l'année pour les navires qui se trouvent en mer. Au mois de septembre dernier, le vent rugissait avec fureur et ses rafales soulevaient des vagues énormes, qui venaient déferler avec un bruit épouvantable contre la falaise à l'extrémité de laquelle s'élevait le phare de Pine-Light, situé sur la pointe sud de Terre-Neuve. Depuis une semaine, on n'avait pas aperçu un seul navire à travers la brume épaisse de l'Atlantique. Le marin le plus audacieux n'eût jamais osé défier cette lutte des éléments. Les pilotes restaient dans leurs cabanes, les yeux fixés sur l'immensité: tout mouvement avait cessé sur la rive abandonnée. La tempête sévissait avec tant de violence que les relations entre voisins étaient même interrompues. La taverne aux armes de La Grande-Bretagne restait déserte, et le landlord en était réduit à fumer son propre tabac et à boire son gin tout seul. Si quelque être humain se montrait de temps à autre sur la plage, s'était le père ou la mère d'un marin absent, ou bien un vieux pilote plus hardi que les autres qui cherchait à lire, dans les nuages dispersés à l'horizon, si le tornado equinoxial se prolongerait encore longtemps.
Tous se dirigeaient vers le Pine-Light, et là, abrités par les murs de cette construction massive, ils restaient de longues heures, assis en silence, étudiant les pronostics du ciel et cherchant à découvrir une voile qui se faisait trop attendre. Une pluie salée rebondissait contre les parois de l'édifice. Les algues, les coquillages de la mer, soulevés en spirales, voltigeaient dans l'air et retombaient lourdement sur la rive.
Le gardien du phare, quoique plus exposé aux rages de l'ouragan, n'était pas moins le seul qui gardât une impassibilité inébranlable.
Jack Harris, né à Pine-Light, avait été de très-bonne heure abandonné à ses propres forces par ses parents, trop pauvres pour songer à l'élever. Doué d'une grande persévérance, d'une résolution intrépide et d'une obéissance passive,—qualités principales d'un vieux marin,—Harris avait fait son chemin, et, à cette heure qu'il avait atteint sa cinquante-neuvième année, il jouissait—grâce à une petite somme d'argent amassée durant ses campagnes—d'une honnête indépendance, à laquelle contribuaient les émoluments de sa place de gardien du phare.
Taciturne de son naturel, il n'exprimait généralement ses pensées que par un regard, un signe de tête, un geste de la main. Si le ciel était pur, il observait le plus parfait mutisme: on eût dit qu'il n'avait ni le temps ni la volonté de s'occuper des autres. Toute son attention se portait sur la mer. Mais si l'orage grondait, Jack Harris devenait tout autre: son visage s'épanouissait, sa langue reprenait ses fonctions habituelles et son esprit devenait dispos comme celui d'un jeune homme. Rien ne lui plaisait plus alors que la compagnie des pilotes qui venaient lui demander des conseils.
Pendant l'orage terrible dont je viens de parler, Harris, abandonnant sa rêverie habituelle, s'était livré à une loquacité et à une gaieté inaccoutumées. Jamais peut-être il ne s'était montré plus dispos. Dans la soirée du quatrième jour, il se trouvait assis au coin de sa cheminée, fumant sa pipe et chantonnant entre ses dents, lorsque plusieurs coups furent frappés à sa porte. Il se leva avec empressement, alla ouvrir et se trouva en présence de huit marins du hameau de Pine-Light qui venaient faire la veillée avec lui. Tout en serrant cordialement les mains de ses amis, Harris leur disait:
—Halhoah! mes garçons! voilà un temps du diable qui ne fait pas vos affaires. Je prévois que demain il sera encore plus mauvais et pire après-demain. Ça va mal, my boys! ça va mal! Le réflecteur du phare est noirci par la fumée que le vent repousse dans l'intérieur de l'appareil; j'ai toute la peine du monde à le maintenir brillant. Je suis d'avis que la tempête sera terrible demain.