Chaque ami du gardien du phare prit place autour d'une table sur laquelle Harris plaça des verres, de l'eau chaude, quelques citrons et un flacon rempli de whisky. Lorsque les grogs furent préparés et toutes les pipes chargées et allumées, un des pilotes dit à Harris:
—Voyons, maître, expliquez-nous comment il se fait que vous soyez si gai pendant le mauvais temps et si taciturne aussitôt que le soleil reparaît et que la mer devient meilleure. Cela nous semble à tous fort extraordinaire et très-incompréhensible.
—Mordieu! mes camarades, vous avez tort d'être étonnés; car l'orage, qui effraye les poules, les femmes et les enfants, ranime au contraire le véritable matelot. Un marin qui a peur pendant la tempête, emploie toute la force qui lui reste à se cramponner aux bordages de son navire, et ce navire-là ne tardera pas à faire naufrage. La mer a ses secrets terribles, ses terreurs mystérieuses. A ce propos, mes amis, je veux vous raconter une histoire qui date de cinq ans et qui s'est passée près de la côte qui fait face au Canada.
—Parlez! parlez! s'écrièrent tous les matelots en se rapprochant du rocking chair, sur lequel se balançait le vieillard.
Les verres furent remplis de nouveau, et Harris commença en ces termes:
—Il y a cinq ans de cela, je revenais de Calcutta à Québec, à bord d'un navire anglais de Liverpool. C'était précisément à l'époque de l'année où nous nous trouvons. Notre voyage ne fut signalé par aucun événement remarquable, jusqu'au moment où nous eûmes doublé le cap de Sable qui termine la presqu'île de la Nouvelle-Ecosse. Mais alors les pronostics d'une affreuse tempête se manifestèrent tout-à-coup. L'horizon se rétrécissait de minute en minute et ressemblait, à s'y méprendre, à un voile funèbre dont les replis s'agitaient par la force du vent. Sur nos têtes, les nuages couraient avec la rapidité de la vapeur et ils étaient sillonnés par les éclats du tonnerre. Autour de nous, les mouettes, les goélands, les alcyons et les mother carey chickens rasaient d'un vol effaré et plein d'anxiété, les flancs et les gréements du navire, prêts à y chercher un refuge. Des bandes de bonites et de marsouins montraient leurs écailles brillantes à la surface de l'eau, sur les flancs et sur les sommets des vagues; ce qui, vous le savez, my boys, est toujours le signe le plus infaillible d'un gros temps.
«Le vent soufflait sud-ouest, et c'était avec la plus grande difficulté que nous pouvions nous maintenir dans notre route. Bientôt le vent sauta au nord, et le thermomètre tomba a 2 degrés au-dessous de zéro. Le soir, il gela très-fort et le brouillard se métamorphosa en blanches cristallisations dans les cordages du navire. Deux jours après, nous atteignîmes les atterrages du cap Breton, et alors, louvoyant dans le canal situé entre deux îles, nous parvînmes dans le golfe de Lorma. Là un calme plat remplaça la tempête.
»Nous pouvions, sans lunette, distinguer les dentelures des rochers noirs et polis de la côte de Terre-Neuve et la cime des hautes montagnes couvertes de neige. Enfin une brise favorable se leva et vint enfin enfler nos voiles. Nous fîmes route et tout allait pour le mieux lorsque, vers minuit, la vigie qui faisait le quart poussa un cri auquel matelots et mousses répondirent à la fois. Tous, se jetant à bas de leurs cadres, se précipitèrent sur le pont pour s'informer de la cause de cette alerte.
»Nos yeux cherchaient à percer les ténèbres pour découvrir quelque chose à l'horizon, lorsque… ô mes amis! à ce souvenir, mon sang se fige encore dans mes veines… nous restâmes encore pétrifiés par le spectacle qui s'offrit à nos yeux.
»A quatre cents brasses de nous se dessinait la coque d'un navire aux proportions colossales, qui nous paraissait immobile et comme rivé au milieu des eaux. Il n'y avait pas un chiffon de toile au vent: nul mouvement, nul bruit ne révélait à bord de ce vaisseau la présence d'un équipage. Les mâts, les vergues, les agrès, tout était recouvert de neige et offrait aux yeux la blancheur de l'albâtre.