»Notre terreur fut au comble, lorsque nous vîmes cette masse gigantesque s'approcher. Elle n'était plus qu'à une encâblure de notre bâtiment.
»—Pare à vire! pare! s'écria le capitaine de notre navire, la voix étranglée et les cheveux hérissés sur sa tête. C'est le vaisseau-fantôme.
»—Vous faites erreur, capitaine, lui répliqua le second dont les lèvres étaient aussi blêmes que celles d'un cadavre. Ce n'est pas le vaisseau-fantôme, car il n'y a pas une âme à bord et le pont n'est pas couvert, comme celui du Hollandais volant, de squelettes blanchis; c'est plutôt le vaisseau du diable qui marche tout seul, mû par un pouvoir surnaturel.
»Notre capitaine prit son porte-voix et héla le navire inconnu. Aucun mouvement, aucun signe de vie ne répondit à cet appel. Seulement le vaisseau continuait à s'avancer sur nous. En moins de quelques minutes, il ne fut plus qu'à une encâblure de notre navire. Il semblait vouloir s'attacher à nous comme le fer à l'aimant. Une catastrophe inévitable et une mort terrible menaçaient notre vie à tous. Chacun des matelots prit en main un espar et, au moment où le vaisseau arrivait à bâbord, nous parvînmes à amortir le choc. Soudain, par un bonheur inespéré, un coup de vent rejeta notre navire à tribord, et c'est grâce à ce hasard seul que nous échappâmes au péril.
»—Il y a du monde là-bas! s'écria tout à coup notre capitaine. Regardez sur la pont, à côté de l'habitacle.»
»Et nos yeux suivaient le vaisseau mystérieux en cherchant à pénétrer le terrible mystère, la coque demeurait toujours immobile. Point de timonier à la roue, pas de vigie dans les haubans, pas de matelots aux manoeuvres; mais sur le gaillard d'arrière nous apercevions distinctement deux formes blanches, immobiles et comme appuyées sur le bastingage. Elles étaient enroulées dans des manteaux blancs que le vent faisait flotter à son gré.
»Une seconde fois notre capitaine héla de toute la force de ses poumons: cet appel fut inutile. Le vaisseau s'évanouit dans l'obscurité, silencieusement comme il nous était apparu.
»Pendant les heures qui suivirent cette mystérieuse rencontre, nous nous demandions à chaque instant si ce n'était point un rêve, si nous n'avions pas été déçus par une illusion de mirage. Les plus superstitieux étaient persuadés que le diable était mêlé à cette fantasmagorie et que nous étions menacés de quelque catastrophe.
»Tout alla bien jusqu'au soir; mais pendant la nuit le vent sauta au nord-est et nous filions avec une rapidité de douze noeuds à l'heure, toutes voiles dehors. Tout à coup quelque chose d'informe se dessina devant nous, se detachant en noir au milieu de l'obscurité de la nuit. Le timonier gouverna directement sur l'objet; tout l'équipage était rassemblé sur le pont, les yeux fixés sur ce point de mire.
—»Largue les voiles!—hurla le capitaine qui se mit lui-même au gouvernail;—pare à vire.