»Et nous arrivâmes à cinq ou six encâblures de l'horrible spectre qui paraissait devant nous, non pas blanc, comme la nuit précédente, mais absolument noir, de la flottaison à la cime des mâts.
»A la même place, sur le gaillard d'arrière, les deux formes recouvertes de blanches draperies, pareilles à des pleureuses, se tenaient immobiles, laissant flotter au gré de la rafale les vêtements dont elles étaient couvertes. Les vagues clapotaient contre les parois du navire. Par un secret instinct de conservation, tous mes camarades et moi nous sautâmes de nouveau sur les espars, dont plusieurs furent brisés quand le navire fantôme frôla notre bord. Nous nous crûmes perdus une seconde fois; mais glissant à la surface des eaux, comme le ferait une ombre, la coque mystérieuse se perdit aussitôt dans la brume.
»Le jour suivant, le vent passa subitement au sud-est et nous contraignit à virer de bord, nous poussant au large vers les îles Madeleines. Nous passâmes en vue de plusieurs embarcations de tout tonnage occupées à la pêche de la morue. Aucune d'elles n'avait vu le vaisseau inconnu.
»Pendant les deux jours et les deux nuits qui suivirent, la tempête continuait et nous restâmes en panne. Mais la troisième nuit ne se passa pas aussi heureusement. Vers deux heures du matin, la vigie de quart signala le vaisseau. A une portée de canon vers l'avant, le spectre se dressait sur la cime des flots, et comme toujours on voyait sur le gaillard d'arrière les deux formes humaines aux blanches draperies. Cette fois seulement le navire-fantôme disparut tout d'un coup, sans nous menacer d'un choc qui eût été fatal.
»Nous restâmes encore vingt-quatre heures ballotés par la tempête devenue plus terrible: mais vers le soir nous aperçûmes devant nous, calme comme une mare d'eau douce, le port de Pine-Light qui semblait nous convier à chercher un refuge dans son enceinte. Le rocher qui forme la pointe nord de l'autre côté de la tour du phare s'élevait majestueusement à l'horizon et, devant nous le phare envoyait comme aujourd'hui sa gerbe de rayons, dont les mouvantes clartés ricochaient au loin sur les vagues.
»Le capitaine se décida à venir attendre à Pine Light la fin de la tourmente. Tandis que nous approchions de la côte, l'air fut ébranlé par une épouvantable détonation. Les coups se suivaient à des intervalles égaux, avec une rapidité croissante. Et pourtant l'atmosphère était pure et limpide. Malgré cela, nous ne voyions rien, et il nous était impossible de découvrir d'où venait ce bruit qui ressemblait à celui d'un combat naval.
»Tout à coup la vigie s'écria:
»Le vaisseau! Voyez là, devant nous!»
»En regardant dans la direction de son bras tendu, nous le découvrîmes en effet, pris entre deux rochers du côté du petit îlot qui longe au nord la côte, dans la direction du Labrador. Ses mâts étaient brisés, et la carène, qui se cabrait comme un cheval indompté, retombait lourdement à chaque vague, se désemparant de toutes parts. Les formes humaines dont j'ai déjà parlé laissaient apercevoir leurs silhouettes blanches, chaque fois que la lame éparpillait son eau phosphorescente le long des parois de l'épave.
»Sur la rive du continent, tout s'agitait aussi. Le capitaine du port de Pine-Light, suivi de la foule des habitants, se dirigeait en toute hâte vers le lieu du naufrage. La grève était illuminée par des torches sans nombre, et bien avant que nous eussions atteint le vaisseau, une flottille d'embarcations de toutes grandeurs couvrait la mer et s'élançait au-dessus du ressac. Néanmoins nous fûmes les premiers à aborder l'épave défoncée, disputant aux flots les débris de sa membrure. Nous nous hissâmes sur le pont, huit matelots et le capitaine; celui-ci arriva le premier avec moi, mais malgré notre courage, je puis le dire, les plus braves se sentaient glacés d'effroi en contemplant le spectacle étrange qui s'offrait à leurs yeux. Il était fait, réellement, pour exciter la plus profonde horreur.