»Contrairement à notre attente, l'équipage du vaisseau se trouvait au grand complet.
Mais, le croiriez-vous? cet équipage ne se composait que de cadavres. A la base du grand mât, amarrés avec des cordes, deux hommes étaient couchés sur un tapis de Smyrne. Le plus âgé, enveloppé de précieuses fourrures, tenait enlacé un jeune homme dont la tête reposait sur son coeur. A côté d'eux, une jeune femme serrait sur sa poitrine glacée un enfant de cinq à six mois.
»La scène qui devait frapper nos yeux dans la cabine était bien autrement horrible. Tout autour de ce caveau mortuaire, sur les coussins du divan, il y avait des cadavres dont les traits crispés laissaient supposer qu'ils avaient perdu la vie dans des convulsions violentes.
»Bientôt le capitaine, revenant avec le livre du bord, nous lut un papier qu'il avait trouvé au milieu du registre maritime: il contenait un récit de la catastrophe qui avait changé ce navire en un vaste tombeau.
»Voici à peu près la teneur de cette épouvantable histoire.
»Le San Christoval appartenait à un armateur de Lisbonne. Le capitaine se nommait don Diego de Santas et faisait route pour Ceylan. Son fret consistait en vin de Porto, en caisses de cinabre et en plusieurs tonnes d'arsenic. Peu de temps avant de quitter Lisbonne, don Diego avait épousé dona Mannelita de Penaflor, jeune fille d'une grande beauté, qui avait voulu l'accompagner à la mer. Dona Mannelita avait été promise par ses parents à un homme d'un caractère violent et audacieux, aux manières rudes et grossières; mais elle s'était toujours opposée avec une résistance respectueuse à la volonté de sa famille, déclarant qu'elle entrerait dans un couvent plutôt que d'épouser un cavalier pour lequel son coeur n'éprouvait que de la répulsion. Don Alvar—c'était le nom de cet homme abhorré,—instruit de la réponse de dona Mannelita, ayant aussi découvert que don Diego de Santas était son rival, résolut de se venger d'une manière terrible, si les amants se mariaient jamais. En attendant, il employa toutes sortes de menaces pour empêcher cette union. En dépit de cet obstacle, le mariage eut lieu. Mais comme les nouveaux mariés connaissaient don Alvar, ils résolurent de quitter Lisbonne pour mieux se dérober aux atteintes de leur ennemi. Don Alvar, instruit de ce projet, résolut de les accompagner. Il se déguisa avec une habilité sans égale et vint s'offrir au capitaine du San Christoval, don Diego lui-même, en qualité de cambusier: il fut accepté.
»Dès ce moment, ce misérable, demeurant inconnu au jeune époux et à sa femme, tint dans ses mains la vie de tous les deux à la fois. Il remarqua avec soin quels mets ils mangeaient de préférence et quels vins ils buvaient, et, une fois ces renseignements obtenus, il basa là-dessus ses plans de vengeance. Il ouvrit une tonne d'arsenic et mélangea aux vins et aux aliments une quantité de ce poison plus que suffisante pour donner la mort à tout l'équipage.
»Ceci se passait le cinquième jour après le départ du San Christoval. Don Diego, à l'occasion du jour anniversaire de sa naissance, avait organisé une fête à laquelle il avait convié tous les passagers de son navire. L'équipage n'avait pas non plus été oublié. Tous les matelots buvaient à la santé de leur capitaine et de sa jeune épouse. C'était la mort qu'ils buvaient. Dès que don Alvar reconnut les ravages produits par son atroce vengeance, lorsqu'il comprit que seul de tous les passagers du navire, de tout l'équipage, il allait rester vivant au milieu de tant de cadavres, l'effroi et le remords entrèrent dans son âme, et cédant au vertige que donne à la raison le trouble de la conscience, il se précipita dans les flots, qui se refermèrent sur lui pour toujours.
»Don Diego conserva assez de force pour écrire les détails sommaires de cette catastrophe sur le papier trouvé dans le livre du bord. Cinq heures après ce fatal repas, le San Christoval n'était plus qu'un vaste cercueil abandonné à la merci des flots.
»Parmi les passagers, comme le faisait connaître la liste contenue dans le registre du capitaine, il y avait deux soeurs de la Merci qui se rendaient à Ceylan pour rejoindre la mission catholique de cette île. C'étaient les deux personnages aux vêtements blancs, dont les formes fantastiques nous avaient effrayés. Sans nul doute, les infortunées n'avaient pris qu'une faible quantité de vin empoisonné, et elles avaient probablement espéré, en montant sur le couronnement du navire, éprouver quelque soulagement au grand air. Etroitement serrées dans les bras l'une de l'autre, elles avaient, dans un embrassement suprême, attendu la mort à laquelle tous les passagers avaient succombé.