»D'après la date de cette note écrite par don Diego de Santas, l'horrible catastrophe avait dû s'accomplir la veille du jour où nous avions aperçu pour la première fois ce navire que nous prenions pour le vaisseau-fantôme, la terreur des matelots.
»Nous nous hâtâmes de quitter cette scène de désolation. D'ailleurs il nous était impossible de séjourner plus longtemps à bord du San Christoval. Les vagues se ruaient déjà contre les flancs désemparés du navire, qui ne devait pas tarder à céder à leur violence. Les deux soeurs de la Merci furent les seules dépouilles que nous eûmes le temps de transporter à bord de notre yole. Nous allâmes les ensevelir dans le petit cimetière du hameau, et c'est sous la pierre tumulaire que vous connaissez tous que reposent leurs dépouilles mortelles. Leur âme est au ciel, mes amis. Prions pour elles.
»Le lendemain du naufrage du San Christoval, il ne restait plus aucun vestige de cette épave. Les vagues avaient tout brisé, tout emporté.
»Allons, ajouta le vieux Harris en s'adressant à son auditoire, il est tard, mes enfants. Vous ferez bien de rentrer chez vous. Adieu et bonne nuit!»
Le Pifferaro.
En l'an 1870, le ministre et la municipalité romaine venaient d'ouvrir le carnaval en se promenant processionnellement, suivant un ancien usage, à travers le Corso et les rues adjacentes. Les balcons des palais, les fenêtres des maisons tendues de draperies aux mille couleurs étaient occupés par une foule élégamment parée, tandis que la rue était sillonnée de toutes parts de calèches découvertes aux attelages ornés de plumets, de fleurs et de grelots retentissant. Des flots de peuples envahissaient la chaussée et les trottoirs: les voitures s'arrêtaient et la circulation sur le Corso était devenue difficile. Çà et là, au milieu des chevaux, se faufilait la foule masquée; le combat à coups de confetti venait de commencer. C'était une vraie fusillade, très-inoffensive du reste, entre les balcons, les voitures, les masques et les promeneurs. Les confetti sont de petits bonbons de plâtre ou de farine dont chaque promeneur est abondamment pourvu; on les jette par poignées, par corbeilles, et bientôt, sur tout le Corso, s'élève un nuage blanc qui recouvre en tombant les habits et les costumes des spectateurs et des acteurs. Tout ce que touchent les confetti est enfariné, moucheté, et Rome entière retentit des bruyants éclats de rire d'un peuple de meuniers.
Tout à coup, du milieu d'un groupe, un cri terrible s'éleva:
—Arrêtez-les! arrêtez-les! Ils m'ont volé mon enfant!
Et en même temps une femme affolée de douleur se dressa sur les coussins d'une voiture arrêtée sur le Corso: elle avait rejeté le masque qui cachait son visage et le domino rose qui la recouvrait, et désignait à la foule qui l'entourait une troupe masquée qui se frayait un passage au milieu des chevaux et des véhicules et qui disparut bientôt, à la faveur du tumulte et du mouvement.
La nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre sur le Corso; les rires et les chants cessèrent comme par enchantement et l'on n'entendit plus rien que les cris de la mère infortunée qui sanglotait et redemandait son enfant.