Cet désespoir touchait les indifférents mêmes, et tout Rome apprit bientôt que la comtesse de Casselmonte avait vu son fils unique ravi sous ses yeux par une bande de malfaiteurs.
La jeune comtesse appartenait à l'une des plus anciennes familles de la capitale de l'Italie. Mariée fort jeune au comte de Casselmonte, le type le plus accompli de l'aristocratie romaine, elle était restée veuve après quelques années de mariage et avait reporté sur son enfant toute l'affection qu'elle éprouvait pour celui qui n'était plus.
La police romaine était sur pied: elle avait visité, exploré un à un tous ces mille réduits, bouges et cloaques qui fourmillent dans la grande ville, mais les recherches avaient été infructueuses.
Pendant deux ans, la comtesse de Casselmonte, accompagnée d'un serviteur fidèle, parcourut successivement toutes les grandes villes de l'Europe, donnant partout le signalement de Pedro et offrant sa fortune entière à qui lui rendrait son fils bien-aimé. Toutes nos gazettes et celles des pays voisins prêtèrent leur publicité à cette aventure extraordinaire et firent retentir l'Europe des cris de douleur de cette mère éplorée. Mais tout fut inutile, et la malheureuse comtesse revint à Rome la mort dans l'âme. Elle n'avait plus d'enfant.
Le chagrin minait cette belle âme qui s'abandonnait tout entière à sa douleur et qui demanda à la religion les consolations que le monde était impuissant à lui donner. Sa vie se passait à accomplir des actes de charité, et il n'était pas une misère à Rome qu'elle ne soulageât, pas un appel de malheureux qu'elle n'entendît. Aussi l'avait-on nommée la Madre degl' infelici. C'est ainsi que la comtesse de Casselmonte priait Dieu pour son fils.
Cette année, à l'ouverture du Salon, il y avait foule dans les salles du palais de l'Industrie où sont exposées, chaque année, les oeuvres de nos meilleurs artistes. Parmi les tableaux qui s'y trouvent réunis, les curieux s'arrêtaient avec une prédilection marquée devant une toile due au pinceau de M. V… L…, un de nos artistes les plus aimés. C'est cette toile que reproduit notre gravure. Elle représente un pifferaro aux grands yeux noirs, à la physionomie ouverte, à la mine souriante et éveillée.
Les larges boucles de cheveux noirs qui s'échappent de tous côtés encadrent merveilleusement cette délicieuse figure. On ne se lasse pas de contempler cette tête expressive, et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou de la beauté du modèle ou de l'art que le peintre a déployé dans l'interprétation du sujet. Les éloges les plus mérités ont été prodigués à M. V… L… par les critiques les plus éminents de la presse de Paris.
Parmi les nouveaux arrivants, une femme toute vêtue de noir s'était approchée du groupe de curieux et leva tristement les yeux sur le tableau. Tout-à-coup elle pâlit, chancela et tomba évanouie sur le parquet en poussant un cri à peine contenu.
On s'empressa autour d'elle, on lui prodigua les soins d'usage, et, quand elle eut repris connaissance, la belle inconnue montra à tous ceux qui se trouvaient près d'elle, le jeune pifferaro de V… L… qui était, disait-elle, son fils chéri, son Pedro bien-aimé qu'on lui avait volé il y a huit ans sur le Corso, un jour de carnaval, et qu'elle croyait à jamais perdu.
Une heure après cette scène qui avait vivement ému tous ceux qui en avaient été témoins, la comtesse de Casselmonte se présentait chez le peintre auteur du tableau et, après lui avoir raconté son histoire en quelques mots, lui demandait en suppliant l'adresse de son jeune modèle.