—Au gouverneur!—s’écria le nommé Frasquito Gonzalez.—Il n’y a pas dans tout le pays de coquin qui mérite plus que lui de recevoir une balle dans la tête. Gouverneur et Gouvernement, c’est tout un. Le curé nous a dit dimanche dans son prône tant de magnifiques choses sur les profanations et les insultes à la religion qu’on fait à Madrid... Ah! il fallait l’entendre! Enfin, il s’écria plusieurs fois du haut de la chaire que la religion n’avait plus de défenseurs.
—Voici le grand Cristobal Ramos—dit la señora en frappant fortement de la main sur l’épaule du Centaure.—Il monte à cheval; il se promène sur la place et sur la route royale pour attirer l’attention des soldats; ceux-ci l’aperçoivent et terrifiés par la fière mine du héros, ils prennent tous la fuite à demi-morts de peur.
La señora termina sa phrase par un éclat de rire exagéré que rendait encore plus désagréable le profond silence de ses auditeurs.
—Sr. Pasolargo—continua-t-elle en reprenant son sérieux—dès que vous serez rentré chez vous, envoyez-moi ici votre fils Bartolomé. J’ai besoin d’avoir auprès de moi des gens de cœur; et encore peut-il bien arriver que ma fille et moi nous nous trouvions avec cela un beau matin assassinées.
—Señora!—s’écrièrent-ils tous ensemble.
—Señora!—répéta Caballuco en se levant.—Est-ce ou non une plaisanterie?
—Sr. Vejarruco, Sr. Pasolargo—continua la dame sans répondre au bravo de la localité,—je ne suis pas en sûreté dans ma maison. Aucun habitant d’Orbajosa ne peut l’être et moi encore moins que tous. Je vis dans des transes continuelles et je ne puis fermer l’œil de toute la nuit.
—Mais qui, qui oserait?...
—Allons donc!—s’écria fièrement Licurgo—moi qui suis vieux et affaibli je serais capable de me battre seul contre toute l’armée espagnole si elle faisait mine de vouloir toucher à un fil de la robe de la señora...
—Le Sr. Caballuco—dit Frasquito Gonzalez—suffit, et au-delà!