—Allez les chercher—interrompit vivement la señora.—Sr. Lucas, faites donner un cheval au tio Pasolargo.

—Si la señora et le Sr. Ramos me l’ordonnent—dit Frasquito Gonzalez—j’irai voir à Villahorrenda si le garde forestier Robustiano et son frère Pedro veulent aussi...

—L’idée me semble bonne. Robustiano n’ose pas venir à Orbajosa, parce qu’il me doit une misère. Tu peux lui dire que je lui abandonne les six duros et demi... Ces pauvres gens, qui savent si généreusement se sacrifier pour une bonne cause se contentent de si peu... N’est-il pas vrai, Sr. D. Inocencio?

—Notre bon Ramos—répondit le chanoine—était en train de me dire que ses amis sont mécontents de lui, à cause de sa tiédeur; mais, qu’aussitôt qu’ils le verront bien décidé, ils prendront tous les armes.

—Eh! quoi, tu serais décidé à te mettre en campagne?—dit la señora.—Je ne t’ai pas conseillé cela, et si tu le fais, ce sera de ton propre mouvement. Le Sr. D. Inocencio n’a pas prononcé non plus une seule parole dans ce sens. Mais si tu en décides ainsi, c’est que tu as sans doute de puissantes raisons...—Dis-moi, Cristobal, veux-tu souper? Veux-tu prendre quelque chose?... Sans cérémonies.....

—Pour ce qui est de conseiller au Sr. Ramos de se mettre en campagne—dit D. Inocencio en regardant par-dessus les verres de ses lunettes—la señora a raison. En ma qualité de prêtre, je ne puis vraiment pas le lui conseiller. Je sais que quelques-uns le font et qu’ils prennent même les armes; mais cela me paraît malséant, très malséant, et ce n’est pas moi qui les imiterai. Je pousse le scrupule jusqu’au point de ne pas même dire un seul mot au Sr. Ramos, au sujet de la délicate question d’un soulèvement. Je sais qu’Orbajosa le désire: je sais que tous les habitants de cette noble cité le béniront; je sais qu’il se passera ici des faits éclatants dignes d’être enregistrés par l’histoire; mais qu’il me soit cependant permis de garder sur tout cela un silence prudent.

—Voilà qui est parfaitement dit—ajouta doña Perfecta.—Je n’aime pas que les prêtres se mêlent de pareilles affaires. Un ecclésiastique éclairé doit se comporter ainsi. Nous savons très bien que dans des circonstances graves et solennelles, par exemple lorsque le pays et la foi sont en danger, les prêtres ne sortent pas de leur rôle en excitant les hommes au combat et même en y prenant part. Puisque Dieu lui-même a pris part à de célèbres batailles sous la forme apparente d’anges ou de saints, ses ministres peuvent bien le faire aussi. Combien d’évêques ne se mirent-ils pas à la tête des armées castillanes, durant la guerre contre les infidèles?

—Un très grand nombre, et quelques-uns d’entre eux furent même d’illustres guerriers. Mais notre époque, señora, ne ressemble pas à la leur. Il est vrai que, si nous considérons attentivement les choses, la foi court peut-être encore plus de dangers... Que représentent en effet ces troupes qui occupent notre ville et les villages des environs? Que représentent-elles? Sont-elles autre chose que l’infâme instrument dont se servent, pour leurs perfides conquêtes et l’extermination des croyances, les athées et les protestants dont Madrid est infesté?... Nous ne le savons tous que trop. Dans ce centre de corruption, de scandale, d’irréligion et d’incrédulité, quelques hommes funestes, vendus à l’étranger, prennent à tâche de détruire dans notre Espagne le germe de la foi... Car, que croyez-vous? Ils nous laissent dire la messe comme ils vous laissent l’entendre, par un reste de considération, de pudeur... mais au premier jour... Pour ma part je suis tranquille. Je suis un homme que ne fait agir aucun intérêt temporel ou mondain. La señora doña Perfecta le sait très bien, comme le savent toutes les personnes qui me connaissent. Je suis tranquille, et le triomphe des méchants ne m’effraie pas. Je sais bien que des épreuves terribles nous attendent, que la vie de tous ceux qui, comme moi, exercent le sacerdoce tient à un cheveu, parce qu’il se passera en Espagne, n’en doutez pas, des scènes du genre de celles de la Révolution française où dans un seul jour périrent des milliers de pieux ecclésiastiques... Mais, je ne m’effraie pas. Quand on viendra pour m’égorger, je tendrai le cou! j’ai déjà assez vécu. A quoi suis-je bon? A rien, à rien, à rien.

—Que je me voie dévoré par des chiens—s’écria Vejarruco, en montrant son poing dur et fort comme un marteau—si nous n’en avons pas bientôt fini avec toute cette bande d’infâmes voleurs!

—On dit que c’est la semaine prochaine qu’ils doivent commencer la démolition de la cathédrale—indiqua Frasquito Gonzalez.