—Je suppose qu’ils se serviront de pioches et de marteaux pour la démolir—dit en souriant le chanoine. Il y a des ouvriers qui n’emploient pas de pareils outils et qui, cependant, mettent moins de temps à construire. Vous savez bien que, d’après une pieuse tradition, notre magnifique chapelle du «Sagrario» fut démolie par les Mores en un mois, et qu’elle fut ensuite réédifiée par les anges en une seule nuit... Laissez-les, laissez-les démolir.

—Le curé de Naharilla nous a raconté l’autre soir—dit Vejarruco—qu’il reste déjà si peu d’églises debout à Madrid que quelques prêtres disent la messe au milieu de la rue, et que, comme on les bâtonne, on les injurie et on leur crache au visage, beaucoup ne veulent plus la dire.

—Heureusement, mes enfants—fit remarquer D. Inocencio—nous n’avons pas encore eu ici de scènes de ce genre. Et pourquoi? Parce qu’on sait quelle sorte de gens vous êtes; parce qu’on connaît votre ardente piété et votre courage... Je ne garantirais pas la vie sauve aux premiers qui oseront toucher à nos prêtres et à notre culte... En revanche, il faut dire aussi que si l’on ne les arrête à temps, ces mécréants commettront des atrocités. Pauvre Espagne, si pieuse, si humble et si bonne!.. Qui aurait dit qu’elle en arriverait à de pareilles extrémités!... Mais je soutiens que l’impiété ne triomphera pas, non, mes amis. Il y a encore des gens courageux, il y a encore des hommes comme ceux d’autrefois, n’est-il pas vrai, Sr. Ramos?

—Il y en a encore, oui monsieur—répondit le Centaure.

—J’ai une foi aveugle dans le triomphe de la loi de Dieu. Des gens se lèveront pour sa défense. Si ce ne sont pas ceux-ci, ce seront ceux-là. Quelqu’un remportera la palme de la victoire et avec elle, la gloire éternelle. Les méchants, s’ils ne périssent pas aujourd’hui, périront demain.—Celui qui va contre la loi de Dieu, succombera, c’est inévitable. Que ce soit d’une façon ou que ce soit d’une autre, il faut qu’il succombe. Ni ses subtilités, ni ses artifices, ni ses ruses ne le sauveront. La main de Dieu est levée sur cet impie: elle ne peut manquer de le frapper. Ayons pitié de lui, et faisons des vœux pour son repentir... Quant à vous, mes enfants, n’attendez pas que je vous dise un seul mot à propos de l’aventure que, certainement, vous allez tenter. Je sais que vous êtes de braves gens; je sais que votre généreuse détermination et le noble mobile qui vous poussent lavent d’avance les taches que le péché d’avoir versé le sang pourrait laisser sur vous; je sais que Dieu vous bénit, que votre triomphe, et, s’il le fallait, votre mort, vous grandiront aux yeux des hommes comme aux yeux de Dieu; je sais que vous méritez des palmes, des louanges et des honneurs de toute sorte; mais, en dépit de tout cela, mes chers enfants, mes lèvres ne vous exciteront pas au combat. Je ne l’ai encore jamais fait, et je ne le ferai pas davantage maintenant. Ne prenez pour règle de conduite que l’impulsion de votre noble cœur. S’il vous commande de rester chez vous, restez-y, s’il vous commande de vous soulever, soulevez-vous au moment opportun. Je me résigne au rôle de martyr et je suis prêt à tendre ma gorge au bourreau, si cette misérable troupe reste ici. Si, au contraire, un noble, ardent et pieux effort des enfants d’Orbajosa contribue à la grande œuvre de délivrance de nos malheureuses contrées, l’idée seule que je suis votre compatriote me rendra le plus heureux des hommes, et toute ma vie d’études, de sainteté, de pénitence, de résignation ne me paraîtra pas aussi digne de m’ouvrir les portes du ciel que le serait un seul jour de votre glorieux héroïsme.

—On ne saurait ni plus ni mieux dire!—s’écria doña Perfecta enthousiasmée.

Caballuco s’était avancé sur son siège, les coudes posés sur les genoux. Lorsque le chanoine eut fini de parler, il lui prit la main et la baisa avec une ardente ferveur.

—Meilleur homme que celui-là n’est jamais né d’une femme—dit le tio Licurgo en essuyant ou en feignant d’essuyer une larme.

—Vive le Sr. Penitenciario!—cria Frasquito Gonzalez en se dressant sur ses pieds et lançant son bonnet au plafond.

—Silence!—interrompit la señora.—Frasquito, assieds-toi. Tu es de ceux qui parlent beaucoup et agissent peu...