—Béni soit Dieu, qui vous fait si bien dire!—s’écria Cristobal transporté d’admiration.—Quelles deux nobles personnes se trouvent devant moi!... Tant qu’elles sont en vie, pourquoi désirerait-on en voir d’autres au monde?... Tous les Espagnols devraient leur ressembler... Mais, comment en serait-il ainsi, lorsque notre pays n’est peuplé que de vauriens! A Madrid, d’où nous viennent les lois et les fonctionnaires, tout est brigandage et comédie. Pauvre religion, dans quel état ils t’ont mise!... On ne voit plus que des iniquités!... Señora doña Perfecta, Sr. D. Inocencio, par l’âme de mon père par l’âme de mon aïeul, par le salut de la mienne, je jure que je désire mourir...

—Mourir!

—Que ces chiens de soldats m’exterminent; et je dis qu’ils m’exterminent, parce que je ne puis moi-même les mettre en pièces. Je ne suis qu’un petit garçon.

—Ramos, tu es un grand homme—dit solennellement la señora.

—Je suis grand, je suis grand?... Oui, je suis très grand par le cœur, mais ai-je des places fortes, ai-je de la cavalerie, ai-je de l’artillerie à ma disposition?

—Ce sont là des choses—dit en souriant doña Perfecta—dont à ta place je me préoccuperais fort peu. L’ennemi n’a-t-il pas ce qui te manque?

—Si.

—Eh! bien, prends-le lui...

—Nous le lui prendrons, señora. Quand je vous dis que nous le lui prendrons...

—Mon cher Ramos—s’écria D. Inocencio,—quelle enviable situation est la vôtre!... Se détacher de la foule; s’élever au-dessus de la vile multitude, se mettre au rang des plus fameux héros du monde... pouvoir dire que la main de Dieu guide votre main!... Oh! quelle gloire et quel honneur! Je ne vous flatte pas, mon cher ami. Quelle prestance, quelle bonne mine, quelle vigueur!... Non, des hommes de cette trempe ne peuvent mourir. Le Seigneur est avec eux et le plomb et le fer ennemis s’arrêtent... n’osent pas... pourraient-ils oser les frapper venant d’armes et des mains hérétiques?... Mon cher Caballuco, en vous voyant, en voyant votre air martial, votre noble attitude, je ne puis m’empêcher de me rappeler ces vers du poème de la conquête de Trébizonde: