Elle s’efforçait de ne pas faire le moindre bruit afin de ne pas éveiller l’attention de sa mère qui devait dormir ou feindre de dormir dans la chambre voisine. En proie à une vive surexcitation, elle éleva ainsi sa pensée vers le ciel:

—Seigneur, Dieu que j’aime, pourquoi ne savais-je pas mentir autrefois et le sais-je maintenant? Pourquoi sais-je maintenant dissimuler? Serais-je une femme perdue?... Est-ce que ce que je sens et qui m’indigne est la chute irrémédiable de celles qui ne doivent plus se relever?... Ai-je cessé d’être bonne et honnête?... Je ne me connais plus. Est-ce moi ou une autre qui se trouve où je suis?... Que de choses terribles en si peu de jours! Que de sensations différentes!... Seigneur mon Dieu, écoutes-tu ma voix ou suis-je condamnée à prier éternellement sans être entendue?... Je suis bonne et personne ne me convaincra que j’ai cessé de l’être. Aimer, aimer de toute son âme, est-ce donc un crime?... Mais non, c’est une illusion, c’est une erreur. Je suis pire que les plus mauvaises femmes de la terre. Je sens en moi comme un serpent qui me mord et remplit mon cœur de venin... Qu’est-ce donc que j’éprouve?... Mon Dieu, pourquoi ne me fais-tu pas mourir...? Pourquoi ne me plonges-tu pas pour jamais dans l’enfer?... C’est épouvantable, mais je le confesse, je le confesse ici seule devant Dieu qui m’entend, comme je le confesserai devant le prêtre: J’abhorre ma mère!... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi en est-il ainsi? Il ne m’a pas dit un seul mot de ma mère. Je ne sais comment cela s’est fait. Combien je suis infâme! Le démon s’est emparé de moi. Seigneur, viens à mon aide,... car je ne puis me dominer. Une force invincible me pousse à quitter cette maison. Je veux fuir, je veux m’en aller d’ici au plus vite. S’il ne vient pas me prendre, lui, j’irai le retrouver en me traînant derrière lui sur les chemins... Quelle divine allégresse est celle qui, dans mon cœur, se confond avec une si amère affliction? Seigneur, mon Dieu et mon père, éclaire-moi. La seule chose que je désire c’est: aimer! Je ne suis pas née pour la haine qui me dévore... Je ne suis née ni pour mentir, ni pour dissimuler, ni pour tromper. Demain je m’en irai au milieu de la rue, et à tous les passants je dirai, je crierai: j’aime, j’abhorre... De cette façon mon cœur se soulagera... Quel bonheur ce serait de pouvoir tout concilier, de pouvoir aimer et respecter tout le monde! Que la Très Sainte-Vierge me vienne en aide!... Encore cette pensée terrible... Je ne veux pas y penser et j’y pense malgré moi. Je ne veux pas éprouver ce sentiment et je l’éprouve. Ah! je ne puis, hélas m’y tromper! Je ne peux ni détruire ni atténuer ce sentiment... mais je puis le confesser et je le confesse et navrée, je te dis: Seigneur, j’abhorre ma mère!!

Enfin, elle s’endormit. Durant son sommeil agité, l’imagination lui représentait en le défigurant un peu, mais sans en altérer l’ensemble, tout ce qu’elle avait fait cette nuit. Elle entendait l’horloge de la cathédrale sonner neuf heures; elle voyait avec joie la vieille servante dormir comme une bienheureuse, et elle sortait tout doucement de sa chambre, elle descendait l’escalier avec tant de précautions qu’elle n’avançait pas un pied avant d’être sûre de ne pas produire le moindre bruit. Elle sortait dans le jardin après avoir fait le tour par la chambre des bonnes et la cuisine; dans le jardin, elle s’arrêtait un moment pour regarder le ciel qui était noir et émaillé d’étoiles. L’air était calme. Aucun bruit ne troublait la profonde tranquillité de la nuit. Il lui semblait que des yeux attentifs se fixaient silencieusement sur elle et que des oreilles écoutaient dans l’attente d’un grand événement... La nuit observait.

Elle s’approchait ensuite de la porte vitrée de la salle à manger et d’une certaine distance, craignant d’être aperçue de ceux qui s’y trouvaient, elle regardait à l’intérieur. A la lumière de la lampe, elle apercevait sa mère qui lui tournait le dos. Le Penitenciario était à droite et son profil se décomposait d’une manière étrange; son nez s’allongeait comme le bec d’un oiseau fantastique, tandis que le reste de la figure se transformait en une épaisse masse d’ombre noire durement découpée, anguleuse, distincte, allongée et comique. En face était Caballuco ayant plutôt l’aspect d’un dragon fabuleux que d’un homme. Rosario voyait ses yeux verts briller comme deux lanternes à verres convexes. Cette lueur et l’imposante mine de l’animal lui faisaient peur. Le tio Licurgo et les trois autres personnages lui apparaissaient comme de grotesques pantins. Elle avait déjà vu quelque part, sans doute dans les baraques des marionnettes de la foire, ce rire stupide, ces faces grossières et ce regard idiot. Le monstre agitait ses bras qui, au lieu de faire des gestes, tournaient comme les ailes d’un moulin à vent, et il promenait d’un côté à l’autre de la salle ses globes verts ressemblant à s’y méprendre aux bocaux lumineux d’une pharmacie. Son regard aveuglait... La conversation paraissait intéressante. Le Penitenciario mouvait ses bras comme des ailerons. On eût dit un oiseau qui voulait voler et ne le pouvait. Son bec s’allongeait et se recourbait. Il hérissait ses plumes avec des symptômes de fureur, puis, se ramassant sur lui-même et s’apaisant, il cachait sous son aile sa tête déplumée. Aussitôt les pantins faisaient mine de vouloir agir comme des êtres humains, et Frasquito Gonzalez s’efforçait de passer pour un homme.

En présence de cette gracieuse réunion, Rosario éprouvait une frayeur inexplicable. Elle s’éloignait de la porte vitrée et, avançant pas à pas, cherchait à voir de tous côtés si elle était observée. Sans distinguer personne, elle croyait qu’un million d’yeux étaient fixés sur elle... Mais soudain, ses craintes et ses hésitations se dissipaient. A la croisée de la chambre habitée par le Sr. Pinzon apparaissait un homme sur l’habit bleu duquel deux rangées de boutons se détachaient comme des chapelets d’étincelles. Elle s’approchait... Un instant après, elle sentait deux bras galonnés la soulever comme une plume et d’un mouvement rapide la déposer dans l’intérieur de la chambre. Tout changeait... Tout à coup retentit un bruit éclatant, un coup sec qui ébranla la maison jusque dans ses fondements. Ni l’un ni l’autre ne purent savoir la cause d’un pareil fracas. Ils tremblaient et se taisaient.

C’était le moment où le dragon fabuleux fendait en deux la table de la salle à manger.

XXV.
ÉVÉNEMENTS IMPRÉVUS.—MÉSINTELLIGENCE PASSAGÈRE.

La scène change. Nous voici dans une belle chambre, claire, modeste, gaie, commode et d’une étonnante propreté. Une fine natte de jonc couvre le plancher, et les murs blanchis à la chaux sont ornés de belles images de saints et de quelques sculptures d’une valeur artistique douteuse. Le vieil acajou des meubles a été rendu brillant par le frottage du samedi, et l’autel, sur lequel une Vierge somptueusement vêtue de bleu et d’argent reçoit un culte domestique, se couvre de mille gracieux colifichets mi-sacrés, mi-profanes. Il y a en outre de petits cadres de cendre de plomb, de petits bassins d’eau bénite, un porte-montre avec des agnus Dei, une palme plissée du dimanche des Rameaux, et plusieurs bouquetiers remplis de fleurs artificielles. Un immense meuble de chêne contient une bibliothèque riche et choisie, où l’épicurien et sybarite Horace se trouve avec le tendre Virgile, dans les vers duquel on voit brûler et se consumer le cœur de l’inflammable Didon; Ovide au grand nez, aussi sublime qu’obscène et flagorneur, avec le caustique et spirituel mendiant Martial, le sentimental Tibulle avec le grand Cicéron; l’austère Tite-Live avec Tacite, le terrible justicier des Césars; le panthéiste Lucrèce; Juvénal dont la plume emportait la pièce; Plaute qui composa les meilleures comédies de l’antiquité en tournant la roue d’un moulin; Senèque le philosophe, dont on a dit que le meilleur acte de sa vie fut sa mort; le rhéteur Quintilien; le vicieux Salluste qui a si bien parlé de la vertu; les deux Pline, Suétone et Varron, en un mot toutes les lettres latines depuis la première parole qu’elles balbutièrent avec Livius Andronicus, jusqu’au dernier soupir qu’elles rendirent avec Rutilius.

L’inutile énumération que nous venons de faire rapidement nous a empêchés de remarquer que deux femmes sont entrées dans la chambre. Il est de fort bonne heure, mais on est très matinal à Orbajosa. Les oiseaux chantent dans leurs cages, à s’écorcher le gosier; les cloches des églises sonnent la messe, et les chèvres qui vont se laisser traire devant la porte des maisons font gaiement tinter leurs clochettes.

Les deux señoras que nous voyons dans la chambre décrite plus haut viennent d’entendre leur messe. Elles sont vêtues de noir et chacune d’elles porte dans sa main droite son livre d’heures et son rosaire enroulé sur les doigts.