—Ecoute, ma chère cousine,—ajouta le jeune homme, je te jure que si tu ne m’avais pas plu, je serais déjà loin d’ici. Quelques ménagements qu’eussent pu m’imposer la politesse et les convenances, il m’aurait été difficile de dissimuler ma désillusion. Je suis ainsi fait.

—Mais tu viens à peine d’arriver,—dit laconiquement Rosario en s’efforçant de sourire.

—Je viens d’arriver et je sais déjà tout ce que je voulais savoir: je sais que je t’aime, et que tu es la femme que depuis longtemps pressentait mon cœur; mon cœur qui jour et nuit me disait: «elle viendra, elle vient, la voilà!»

Cette phrase servit de prétexte à Rosario pour laisser s’échapper le sourire qui venait d’apparaître sur ses lèvres. Son âme enivrée s’évaporait avec délices dans une atmosphère de bonheur.

—Tu t’ingénies à me prouver que tu n’as aucune valeur,—continua Pepe,—et tu es un vrai trésor. Tu as l’inappréciable privilège de répandre sans cesse sur tout ce qui t’entoure la divine lumière de ton âme. Dès qu’on te voit, dès qu’on te contemple, on ne peut s’empêcher de remarquer tes nobles sentiments et la pureté de ton cœur. En t’apercevant on a comme la vision d’une existence céleste que Dieu a par mégarde laissé vivre sur la terre; tu es un ange et je t’aime à en devenir fou.

Pepe, en disant cela, semblait s’être acquitté d’une grave mission et Rosarito fut tout à coup saisie d’une si profonde émotion que, l’énergie de son corps ne répondant plus à celle de sa volonté et les forces lui manquant, elle se laissa tomber sur une pierre qui dans ces lieux charmants servait parfois de siège. Pepe se pencha vers elle. Il remarqua qu’elle fermait les yeux en cachant son front dans ses mains. Un instant après, la fille de doña Perfecta Polentinos, fixant sur son cousin ses grands yeux baignés de larmes, lui disait avec une indicible tendresse:

—Je t’aimais même avant de te connaître.

Les mains dans celles de Pepe, Rosarito se leva. Leurs silhouettes disparurent bientôt à travers l’épais feuillage d’une allée de lauriers-roses. La nuit venait, et l’ombre envahissait doucement la partie basse du jardin, tandis que les derniers rayons du soleil couchant couronnaient de lueurs changeantes la cime des plus hauts arbres. Dans les branches supérieures, une bruyante république d’oiseaux faisait un ramage assourdissant. Après avoir en tous sens voltigé dans la riante immensité des cieux, ils venaient tous chercher là le repos, et se disputaient l’un à l’autre le rameau qui devait abriter leur sommeil. Leur confus bavardage ressemblait tantôt à des reproches et à des altercations, tantôt à des railleries ou à de joyeux badinages. Ces fripons-là se disaient dans leur langage trillé les plus grosses impertinences, tout en se donnant des coups de bec et en agitant les ailes de la même façon que les orateurs agitent les bras lorsqu’ils veulent faire prendre pour des vérités les mensonges qu’ils débitent.

Mais là aussi résonnaient des paroles d’amour que semblaient à cette heure appeler le calme et la beauté du site. Une oreille exercée aurait pu distinguer les suivantes:

—Même avant de te reconnaître, je t’aimais; si tu n’étais pas venu, je serais morte de chagrin. Maman me donnait à lire les lettres de ton père, et comme elles étaient pleines d’éloges de toi, je me disais: «Ce jeune homme devrait être mon mari». Pendant longtemps ces lettres ne parlèrent nullement de notre future union, ce qui me semblait être un inconcevable oubli. Je ne savais que penser d’une pareille négligence. Chaque fois qu’il était question de toi, mon oncle Cayetano disait: «Il n’en existe pas des douzaines comme celui-là. La femme qui saura se faire aimer de lui, peut être d’avance considérée comme une heureuse femme....» Enfin, ton père dit ce qu’il ne pouvait s’empêcher de dire... oui, oui, ce qu’il ne pouvait s’empêcher de dire; car je l’attendais tous les jours.