Pepe Rey demeura stupéfait.
—Oui, monsieur,—poursuivit le petit avocat.—J’ai eu aujourd’hui même avec le Sr. Licurgo une longue entrevue. En ma qualité d’ami intime de la maison, je n’ai pas voulu manquer de vous en avertir, afin que, si vous le croyez convenable, vous puissiez entrer en arrangement.
—Mais que puis-je avoir à accommoder? Que veut de moi cette canaille?
—Il paraît que certains cours d’eau qui prennent leur source dans votre propriété ayant changé de direction, viennent maintenant déboucher près de certaines constructions dudit tio Licurgo et du moulin d’un autre individu, non sans leur causer de graves dommages. Mon client... car il a voulu à toute force que je me chargeasse de le tirer de ce mauvais pas... mon client, dis-je, demande que vous rétablissiez l’ancien cours des eaux afin d’éviter de nouvelles dévastations et que vous l’indemnisiez des dommages qui lui ont été causés par l’imprévoyance du propriétaire placé en amont.
—Et le propriétaire placé en amont, c’est moi!... Si le procès a lieu, ce sera là la première chose que je retirerai de ces fameux Alamillos qui m’ont jadis appartenu et qui maintenant, d’après ce que je crois comprendre, appartiennent à tout le monde, parce qu’il a plu à Licurgo, comme à d’autres cultivateurs du pays, de s’approprier peu à peu, d’année en année, une partie du terrain et qu’il m’en coûtera gros pour rétablir les limites de ma propriété.
—Ceci est une question à part.
—Non, morbleu! ce n’est pas une question à part—s’écria l’ingénieur à qui la patience échappait. La question la voici: le procès, le vrai procès, c’est moi qui l’engagerai contre toute cette gueusaille qui se propose sans doute de m’ennuyer et de me pousser à bout pour arriver à me tout faire abandonner et rester ensuite tranquillement en possession de ce qu’elle m’a volé. Nous verrons s’il se trouve des avocats et des juges capables de protéger les honteux agissements de ces jurisconsultes campagnards qui vivent de chicanes et sont les vers rongeurs de la propriété d’autrui. Je vous remercie, mon cher monsieur, de m’avoir révélé les vils desseins de ces rustres qui auraient pu rendre des points au brigand Cacus; mais, sachez-le bien, les constructions et le moulin sur lesquels Licurgo fonde ses réclamations sont ma propriété...
—Il faudra examiner les actes et voir s’il a pu y avoir prescription—dit Jacintito.
—Il s’agit bien de prescription!... Ces misérables ne se moqueront pas impunément de moi. Je suppose que l’administration de la justice est en d’honnêtes et loyales mains dans la ville d’Orbajosa...
—Ah! pour cela!—s’écria le jeune légiste d’un ton élogieux,—le juge est un excellent homme. Il vient ici tous les soirs. Mais il est étrange que vous n’ayez pas été informé des prétentions du Sr. Licurgo. Est-ce que vous n’avez pas encore été appelé en conciliation devant le juge de paix?