—J’espère que l’obstination de Rosario ne sera pas de longue durée, dit-il à doña Perfecta, en dissimulant ses véritables sentiments.
Ce jour-là même, il eut enfin de son père une lettre dans laquelle celui-ci se plaignait de n’en avoir reçu aucune d’Orbajosa, circonstance qui ne fit qu’accroître les inquiétudes de l’ingénieur et le déconcerter davantage. Après avoir longtemps, comme une âme en peine, erré dans la maison, il sortit par la porte du jardin et se dirigea vers le Casino. Il y entra comme un désespéré qui se jette dans la mer.
En traversant les salles principales, il rencontra diverses personnes qui causaient et discutaient. Dans l’un de ces groupes, d’habiles dialecticiens scrutaient les problèmes ardus de la tauromachie; dans un autre, on agitait la difficile question de savoir quels étaient les meilleurs des ânes d’Orbajosa ou de ceux de Villahorrenda. Profondément dégoûté, Pepe Rey abandonna ces débats pour entrer dans le salon de lecture où il feuilleta plusieurs revues sans être intéressé par aucune; il passa ensuite de pièce en pièce et, sans trop savoir comment, se trouva dans la salle de jeu. Durant près de deux heures, il resta pris entre les griffes de cet horrible démon jaune dont les yeux d’or resplendissants fascinent et torturent à la fois. Mais les émotions du jeu furent impuissantes à modifier le sombre état de son âme, et le dégoût qui l’avait amené auprès du tapis vert l’en éloigna de même... Fuyant le bruit, il pénétra enfin dans une salle destinée aux réunions, mais alors complètement vide et s’assit avec insouciance près de la croisée, en laissant son regard errer dans la rue.
Cette rue, excessivement étroite et qui avait plus d’angles que de maisons, était toute assombrie par l’effrayante cathédrale dont le mur noirâtre rongé par le temps se dressait à l’une de ses extrémités. Pepe Rey regarda de tous côtés, en haut comme en bas, et remarqua qu’il régnait partout un morne et sépulcral silence; pas un pas, pas une voix, pas un regard. Bientôt cependant son oreille fut frappée par des bruits étranges, tels que des chuchotements de bouches féminines, le froissement de rideaux qu’on soulevait, des mots sans suite, et enfin le doux fredonnement d’une chanson, les jappements d’un petit chien et autres indices de vie sociale qui, dans un tel endroit, paraissaient fort singuliers. En regardant plus attentivement, Pepe Rey vit que ces bruits partaient d’un énorme balcon fermé par des jalousies qui se trouvait juste en face de la croisée. A peine avait-il fait cette remarque qu’un des membres du Casino se plaçant en riant auprès de lui l’interpella dans ces termes:
—Ah! Sr. D. José!... nous sommes donc venu ici pour faire des signes aux petites?
Celui qui parlait ainsi était D. Juan Tafetan, très aimable garçon, et l’un des rares sociétaires qui eussent manifesté pour Pepe Rey une affectueuse sympathie et une véritable admiration. Avec sa petite face vermeille, sa moustache teinte en noir, ses petits yeux extrêmement vifs, sa petite taille et sa chevelure peignée avec le plus grand soin afin de dissimuler sa calvitie, D. Juan Tafetan n’avait certainement rien de commun avec l’Antinoüs, mais il n’en était pas moins très sympathique; il avait beaucoup d’enjouement et possédait un vrai talent de conteur comique. Quand il riait, et il riait beaucoup, son visage, depuis le front jusqu’au menton, se couvrait de rides grotesques. En dépit de ces qualités qui lui valaient des applaudissements propres à stimuler son penchant à la raillerie, il n’était pas médisant. Tout le monde l’aimait et Pepe Rey passait avec lui d’agréables moments. Précédemment employé dans l’administration civile de la capitale de la province, le pauvre Tafetan vivait maintenant modestement de son traitement de secrétaire du Bureau de Bienfaisance et complétait ses revenus en jouant bravement de la clarinette dans les processions, dans les solennités de la cathédrale et au théâtre lorsque quelque incomplète troupe de comédiens aux abois faisait son apparition dans le pays sous le fallacieux prétexte de donner des représentations à Orbajosa.
Mais ce qu’il y avait de plus singulier chez D. Juan Tafetan, c’était sa passion pour les jolies femmes. A l’époque où il ne dissimulait pas encore sa calvitie sous une douzaine de cheveux tout reluisants de pommade, alors qu’il n’avait pas besoin de teindre ses moustaches et que le poids léger des ans ne l’empêchait pas de tirer parti de sa mince petite taille, il avait été un don Juan redoutable. L’entendre raconter ses conquêtes était chose à mourir de rire, car il y a des don Juan de toute sorte et celui-ci pouvait compter parmi les plus originaux.
—Que parlez-vous de petites? Je ne vois de petites nulle part—répondit Pepe Rey.
—Voyons! ne jouez pas l’anachorète.
Une des jalousies du balcon s’entr’ouvrant alors laissa apercevoir un jeune, frais et riant visage qui, soudain, disparut comme une lumière éteinte par le vent.