Elle s’accrocha au mur, mais le brutal agent de police l’en arracha en la repoussant violemment. Les municipales s’approchèrent, celui de la brigade secrète les requit de lui prêter main-forte pour l’emmener à San-Bernardino, avec tous les autres pauvres qu’ils purent ramasser dans cette rue et dans les rues adjacentes. Néanmoins, Benina essaya encore de se gagner la bienveillance de ses gardiens en se montrant soumise dans la désolation où elle était. Elle supplia, pleurant abondamment, mais ses larmes et ses cris furent inutiles. En avant, en avant, toujours en avant; mais voyant à l’arrière-garde l’aveugle africain et se rendant compte qu’on l’arrêtait aussi, elle s’adressa aux agents de l’ordre, leur demandant de la laisser marcher à côté du pauvre infirme sans les séparer. La malheureuse femme eut besoin de faire appel à toute la fermeté de son esprit pour se résigner à une aussi atroce aventure.... Être conduite à un dépôt de mendicité comme on conduit des criminels endurcis à la prison! Se voir dans l’impossibilité de rentrer à sa maison à l’heure accoutumée et de faire le nécessaire pour pourvoir aux besoins de sa maîtresse et amie! Quand elle songeait que doña Paca et Frasquito n’auraient point à manger ce soir-là, sa douleur atteignait la frénésie; elle se serait ruée volontiers sur les agents pour se dégager d’eux, si ses forces avaient été suffisantes contre deux hommes. Elle ne pouvait éloigner de son esprit la consternation dans laquelle serait plongée son infortunée maîtresse en voyant passer les heures et les heures..., sans que sa Nina rentrât. Jésus, Vierge sainte! qu’allait-on penser dans cette maison? Si le monde ne s’écroule pas devant de pareils événements, sûrement qu’il ne s’écroulera jamais.... Arrivée plus loin que Las Caballerizas, elle chercha encore à attendrir le cœur de ses gardiens par ses raisonnements et ses lamentations. Mais eux accomplissaient un ordre de leur chef et, s’ils ne l’avaient point exécuté, ils auraient encouru une vive réprimande. Almudena se taisait, marchant silencieusement, accroché au bras de Benina, et il ne paraissait nullement contrit de son arrestation et de sa conduite au dépôt de mendicité.
Si la pauvre femme pleurait, le ciel faisait de même, semblant associer sa tristesse à la sienne, car la brume qui tombait au moment de l’arrestation s’était changée en une pluie diluvienne et ils étaient trempés des pieds jusqu’à la tête. Les vêtements des deux malheureux ruisselaient; le chapeau rond d’Almudena ressemblait à la pièce supérieure de la fontaine des Tritons; un peu plus, il serait venu de la mousse. La chaussure légère de Benina, détruite par ses longues courses des jours précédents, s’en allait en morceaux dans les flaques d’eau et la boue du chemin. Lorsqu’ils arrivèrent à San-Bernardino, la pauvresse songeait qu’elle ferait mieux d’aller tout à fait nu-pieds.
«Amri, dit Almudena quand ils passèrent la triste porte de l’asile municipal, ne pleure pas, toi. Ici je serai bien avec toi..., ne pleure pas.... Je suis content..., on nous donnera de la soupe, on nous donnera du pain....»
Dans sa désolation, Benina ne prit point la peine de le contredire. Elle lui aurait volontiers donné un coup de bâton. Comment aurait-elle fait comprendre à ce malheureux vagabond les raisons cuisantes pour lesquelles elle se plaignait et se lamentait de son sort? Qui en dehors d’elle pourrait comprendre le désemparement de sa maîtresse, de son amie, de sa sœur, et la nuit d’anxiété qu’elle allait passer, ne sachant pas ce qui était arrivé? Et si on lui faisait la faveur de la relâcher le lendemain, avec quelles raisons et quels mensonges pourrait-elle expliquer sa longue absence, sa disparition subite? Que pourrait-elle dire? Que sortirait-elle de son imagination féconde? Rien, rien: le mieux serait certainement de renoncer à toute dissimulation, de dire la vérité, de révéler le secret de sa mendicité occulte qui n’avait, certes, rien dont elle pût avoir à rougir. Mais il pouvait bien arriver que doña Francisca ne la croirait pas et que le lien d’amitié qui les unissait depuis tant d’années en vînt à se rompre, et, si elle se fâchait pour de bon, si elle la chassait d’auprès d’elle, Nina mourrait de peine, parce qu’elle ne pouvait pas vivre sans doña Paca, qu’elle aimait pour ses bonnes qualités et quasi aussi pour ses défauts. Enfin, lorsqu’elle eut remué toutes ces idées et qu’elle se vit jetée dans une grande salle à l’odeur fétide et suffocante, au milieu d’une cinquantaine de pauvres des deux sexes en haillons, elle conclut qu’elle n’avait plus autre chose à faire que de se jeter dans les bras amoureux de la résignation, se disant: «Qu’il en soit ce que Dieu voudra! Quand je retournerai à la maison, je dirai la vérité, et si madame se montre trop vive lorsque je m’expliquerai, et si elle ne veut pas me croire, qu’elle ne me croie pas; et si elle se fâche, eh bien, qu’elle se fâche, et si elle me renvoie, qu’elle me renvoie, et si je meurs, eh bien, je mourrai.»
XXXI
Bien que Nina eût songé à la consternation et au désarroi de doña Paca dans cette triste nuit, ils dépassèrent tout ce qu’elle avait pu imaginer. A mesure que l’heure avançait sans que la servante rentrât, l’angoisse de sa maîtresse augmentait. Si d’abord elle fut agitée par la préoccupation matérielle de ses besoins, ce fut ensuite l’anxiété de la crainte d’un accident; une voiture avait pu la renverser ou bien encore elle était morte subitement dans la rue. Le bon Frasquito chercha inutilement à la tranquilliser. Le vieux à la teinture ne pouvait que fermer la bouche quand sa compatriote lui disait:
«Jamais cela n’est arrivé, jamais, cher de Ponte. Elle n’a jamais manqué une fois, pendant tant et tant d’années, de rentrer à la maison.»
Les plus graves difficultés se présentèrent pour un souper formel et cela ne servit à rien, ou du moins n’avança guère les choses, que les filles du cordonnier vinssent aimablement offrir leurs services pour remplacer la servante absente. Il est vrai, heureusement, que doña Paca avait perdu l’appétit et le même effet, à peu de chose près, était arrivé à son hôte. Mais, comme il fallait bien prendre quelque aliment pour soutenir les forces, tous deux s’administrèrent un œuf battu dans du vin et une croûte de pain. De dormir, il n’en put être question. La vieille dame compta les heures et même les quarts d’heure aux horloges du voisinage, et elle ne fit pas autre chose que d’écouter les bruits de la maison, attentive aux mouvements de l’escalier. Ponte ne pouvait faire moins. La galanterie lui faisait un devoir de ne pas s’endormir, tandis que son amie était en veille cruelle, et, pour concilier ses devoirs de chevalier avec les soins de sa convalescence, il fît une série de petits sommes sur une chaise. Mais pour cela il fut astreint à prendre des poses violentes, se faisant un oreiller de ses bras et pliant sa tête dans une posture tellement incommode que le lendemain il eut un fort torticolis. Au point du jour, vaincue par l’extrême fatigue, doña Paca, elle aussi, s’endormit dans un fauteuil. Elle parlait en songe et son corps était secoué de temps en temps par des mouvements nerveux. Elle se réveillait en sursaut, croyant qu’il y avait des voleurs dans la maison, et lorsque le jour parut, avec le vide créé par l’absence de Benina, tout lui sembla plus triste et solitaire que durant la nuit. Selon Frasquito, qui en cela pensait judicieusement, il n’y avait rien de mieux que de s’informer auprès des personnes chez qui Benina allait faire des extras. Sa compatriote y avait bien pensé dès la veille, mais comme elle ne savait pas le numéro de la maison de don Romualdo dans la rue de la Gréda, ils ne donnèrent pas suite à cette idée et renoncèrent à ces investigations. Le concierge s’étant spontanément offert pour aller à la recherche de la malheureuse servante perdue, on l’envoya avec mission de s’enquérir, mais il revint en disant qu’on ne savait rien d’elle dans aucune des loges de concierges. Et par-dessus cela, il n’y avait dans toute la maison qu’un reste de plat de la veille tout aigri et quelques croûtes de pain dur. Heureusement que les voisins, émus d’un événement aussi grave, vinrent offrir quelques vivres: les uns, une soupe à l’ail; les autres, de la morue frite, et le dernier, un œuf et une demi-bouteille de piquette. Il fallait bien songer à s’alimenter, faisant contre fortune bon cœur, parce que l’estomac a sa tyrannie; il faut vivre, quand bien même l’âme, liée à son amie la mort, s’y opposerait. Les heures du jour s’écoulaient lentes, et Ponte pas plus que sa compatriote ne pouvaient distraire leur attention de tout bruit de pas se produisant dans l’escalier. Mais cela leur causa de tels mécomptes que, désabusés et sans espérance, ils s’assirent en face l’un de l’autre, silencieux et avec le calme de deux sphinx. Et se regardant, ils confièrent tacitement à Dieu la solution de cette énigme. On saurait ce que Nina était devenue et les motifs de son absence quand il plairait à Dieu de le faire savoir par les voies qui déroutent toute prévision.
Il était midi lorsqu’un violent coup de sonnette retentit. La dame de Ronda et le vieux galant d’Algeciras sursautèrent comme deux balles élastiques sur leurs sièges.
«Non, non, ce n’est pas elle, dit doña Paca, avec les signes de la plus grande désillusion; Nina ne sonne pas ainsi.»