«J’ai besoin de te causer, parce que toi seul peux me sortir d’un grand embarras; toi seul, parce que toutes les autres connaissances de la paroisse ne me servent à rien. Comprends-tu? Les uns sont égoïstes, des cœurs de pierre: celui qui a quelque chose, parce qu’il a quelque chose, et celui qui n’a rien, parce qu’il n’a rien. Au total, les autres laisseront quelqu’un mourir de honte s’il ne mendie point, et, si l’on arrive à tendre la main, ils se réjouiront de voir une pauvre mendiante à bas.»

Almudena tourna son visage vers elle, et l’on pourrait dire qu’il la regarda, si regarder c’est diriger les yeux sur un objet, les poser sur lui, alors que non la vue, mais d’une certaine façon l’attention et l’intention, aussi soutenues qu’inefficaces à voir, se posent seuls sur quelqu’un.

Lui pressant la main, il lui dit:

«Amri, tu sais qu’Almudena te servira, lui, comme un chien; Amri, dis-moi tes affaires.... Fais-moi part.

—Descendons, nous causerons en cheminant. Tu vas chez toi?

—Je vais où tu voudras.

—Il me semble que tu te fatigues. Nous marchons trop vite: veux-tu que nous nous asseyions un moment sur la petite place du Progrès pour que nous puissions causer tranquillement?»

Sans doute, l’aveugle répondit affirmativement, car cinq minutes après on les voyait assis l’un à côté de l’autre sur le socle de la grille qui entourait la statue de Mendizabal. Le visage d’Almudena était d’une laideur expressive, brun citron, avec la barbe rare et noire comme l’aile du corbeau; sa caractéristique était surtout la grandeur démesurée de la bouche, qui, lorsqu’il souriait, affectait une courbe, dont les extrémités, repoussant les poils flottants des joues, semblaient se mettre à la recherche des oreilles. Les yeux étaient comme deux plaies sèches et insensibles rongées par des plaques sanglantes; la taille moyenne, les jambes torses; sa stature plutôt élevée était diminuée par la démarche ordinaire des aveugles et par l’habitude de rester de longues heures assis sur le sol avec les jambes repliées sous lui comme font les Mauresques.

Il était vêtu avec une propreté relative, avec décence tout au moins, car ses habits, quoique vieux et pleins de taches, ne présentaient point de trous ou de déchirures qui n’aient été recousus ou recouverts par un rapiéçage intelligent. Il était chaussé de souliers noirs usés, mais parfaitement protégés par des coutures et des pièces très habilement posées. Le chapeau en forme de champignon dénotait les efforts de dilatation subis en passant sur différentes têtes avant d’arriver à celle qu’il recouvrait, qui ne serait peut-être pas la dernière, mais les bosses du feutre n’étaient point telles qu’elles ne pussent protéger le crâne qu’elles avaient mission de défendre. Le bâton était dur et lisse; la main avec laquelle il l’empoignait était nerveuse, très colorée en noir à l’extérieur, tirant sur l’éthiopien, la paume blanchâtre avec une couleur et des délicatesses qui la faisaient ressembler à une peau de morue fraîche, les ongles bien coupés; le col de la chemise le moins sale que l’on pût imaginer dans la misérable condition et l’état de vagabondage où vivait le misérable fils du Sud.

«Il faut pourtant que nous y arrivions, Almudena, dit la seña Benina, en ôtant et remettant dans sa poche son mouchoir comme une personne troublée et nerveuse qui veut s’éventer la tête. Je suis dans un grand embarras, et toi, rien que toi, peux m’en tirer.