Les deux guenons qui, entre parenthèses, si elles rivalisaient de laideur et d’air rébarbatif, n’avaient personne qui les surpassât en bonté, ne tardèrent pas à donner à Benina les explications qu’elle leur demandait sur ce qui était arrivé.

Ponte, n’ayant pas été admis chez la Bernarda, s’était réfugié au seuil de la porte de la chapelle des Irlandais pour y passer la nuit.... C’est là qu’elles le rencontrèrent; elles se mirent à l’interpeller, à lui dire des choses... toutes deux..., de ces choses que l’on dit sans vouloir offenser les gens. Au total, le pauvre vieux mal teint s’était fâché et, en courant après elles, sa canne levée, et levée pour les frapper, patatras, il était tombé par terre. Elles éclatèrent de rire, croyant qu’il avait fait un faux pas; mais, voyant qu’il ne bougeait pas, elles s’étaient approchées, le veilleur de nuit était arrivé, il lui avait mis la lanterne sous le nez et, alors, ils s’aperçurent qu’il avait une attaque. Retourné sur un côté, puis sur l’autre, le bon monsieur avait tout l’air d’un cadavre. Ils appelèrent le Comadréjà qui l’examina et déclara qu’il était en syncope, et, comme il est charitable, lui, comme il est bon chrétien, lui, et qu’en outre il avait étudié pendant un an l’art vétérinaire, il leur commanda de le rapporter chez lui pour le faire revenir par des frictions et des sinapismes.

Ainsi fut fait. Elles le portèrent toutes deux avec l’aide d’une de leurs compagnes, car le malade pesait autant qu’un paquet de tuyaux et à la maison, à force de le pincer et de le secouer, il était revenu à lui et les avait remerciées avec une grande amabilité. La Pitusa lui avait apporté une soupe qu’il mangea avec un grand appétit, remerciant à chaque cuillerée avec les expressions les plus gracieuses, et ainsi il s’était bien porté jusqu’au matin, bien couvert sur sa paillasse. On ne pouvait pas le mettre dans une chambre, parce que c’est à peine si elles désemplissaient la nuit, et dans la cuisine, il était très bien, la pièce étant vraiment très aérée.

Le malheur avait voulu que le matin, alors qu’il se levait pour s’en aller, il avait été repris par une attaque, et, toute la sainte journée, il avait eu d’heure en heure des syncopes si effrayantes qu’il devenait un cadavre et qu’on ne pouvait le faire revenir à lui qu’avec l’aide de Dieu. On l’avait mis en manches de chemise parce qu’il se plaignait de la chaleur; mais toutes ses affaires étaient là sans que personne y touchât, et il ne manquait absolument rien de ce qu’il avait dans ses poches. Le Comadréjà avait dit que, s’il ne se remettait pas dans la soirée, il préviendrait la Délégation pour qu’on le fît porter à l’hôpital.

Benina déclara à la Pitusa que ce serait un crime d’envoyer à l’hôpital un homme aussi considérable et qu’elle se déterminerait plutôt à le conduire chez elle, si.... A ce moment, une idée hardie avait traversé la cervelle de Benina et, avec la promptitude de résolution qui était la caractéristique primordiale de son caractère, elle la mit à exécution sans désemparer:

«Voudriez-vous m’écouter un instant? J’aurais un petit mot à vous dire, dit-elle à la Pitusa, la prenant par le bras pour l’attirer hors de la cuisine.»

Et elles entrèrent, à l’extrémité du petit couloir, dans l’unique chambre habitable de la maison: une alcôve avec un lit en fer, courte-pointe au crochet, des miroirs en mauvais état, des enluminures représentant des odalisques, une commode fourbue et un saint Antoine sur un socle, entouré de fleurs artificielles et ayant devant lui une petite lampe à huile. Le dialogue fut nerveux et rapide:

«Que voulez-vous?

—Une misère. Que tu me prêtes dix douros.

—Seña Benina, est-ce dans l’ordre?