Lilly, le fameux auteur d'Euphues, disait: «Aie ton cabinet plein de livres plutôt que ta bourse pleine d'argent». Le malheur est que remplir l'un a vite fait de vider l'autre, si les sources dont celle-ci s'alimente ne sont pas d'une abondance continue.
L'historien Gibbon allait plus loin lorsqu'il déclarait qu'il n'échangerait pas le goût de la lecture contre tous les trésors de l'Inde. De même Macaulay, qui aurait mieux aimé être un pauvre homme avec des livres qu'un grand roi sans livres.
Bien avant eux, Claudius Clément, dans son traité latin des bibliothèques, tant privées que publiques, émettait, avec des restrictions de sage morale, une idée semblable: «Il y a peu de dépenses, de profusions, je dirais même de prodigalités plus louables que celles qu'on fait pour les livres, lorsqu'en eux on cherche un refuge, la volupté de l'âme, l'honneur, la pureté des mœurs, la doctrine et un renom immortel.»
«L'or, écrivait Pétrarque à son frère Gérard, l'argent, les pierres précieuses, les vêtements de pourpre, les domaines, les tableaux, les chevaux, toutes les autres choses de ce genre offrent un plaisir changeant et de surface: les livres nous réjouissent jusqu'aux moëlles.»
C'est encore Pétrarque qui traçait ce tableau ingénieux et charmant:
«J'ai des amis dont la société m'est extrêmement agréable; ils sont de tous les âges et de tous les pays. Ils se sont distingués dans les conseils et sur les champs de bataille, et ont obtenu de grands honneurs par leur connaissance des sciences. Il est facile de trouver accès près d'eux; en effet ils sont toujours à mon service, je les admets dans ma société ou les congédie quand il me plaît. Ils ne sont jamais importuns, et ils répondent aussitôt à toutes les questions que je leur pose. Les uns me racontent les événements des siècles passés, les autres me révèlent les secrets de la nature. Il en est qui m'apprennent à vivre, d'autres à mourir. Certains, par leur vivacité, chassent mes soucis et répandent en moi la gaieté: d'autres donnent du courage à mon âme, m'enseignant la science si importante de contenir ses désirs et de ne compter absolument que sur soi. Bref, ils m'ouvrent les différentes avenues de tous les arts et de toutes les sciences, et je peux, sans risque, me fier à eux en toute occasion. En retour de leurs services, ils ne me demandent que de leur fournir une chambre commode dans quelque coin de mon humble demeure, où ils puissent reposer en paix, car ces amis-là trouvent plus de charmes à la tranquillité de la retraite qu'au tumulte de la société.»
Il faut comparer ce morceau au passage où notre Montaigne, après avoir parlé du commerce des hommes et de l'amour des femmes, dont il dit: «l'un est ennuyeux par sa rareté, l'aultre se flestrit par l'usage», déclare que celui des livres «est bien plus seur et plus à nous; il cède aux premiers les aultres advantages, mais il a pour sa part la constance et facilité de son service... Il me console en la vieillesse et en la solitude; il me descharge du poids d'une oysiveté ennuyeuse et me desfaict à toute heure des compagnies qui me faschent; il esmousse les poinctures de la douleur, si elle n'est du tout extrême et maistresse. Pour me distraire d'une imagination importune, il n'est que de recourir aux livres...
«Le fruict que je tire des livres... j'en jouïs, comme les avaricieux des trésors, pour sçavoir que j'en jouïray quand il me plaira: mon âme se rassasie et contente de ce droit de possession... Il ne se peult dire combien je me repose et séjourne en ceste considération qu'ils sont à mon côté pour me donner du plaisir à mon heure, et à recognoistre combien ils portent de secours à ma vie. C'est la meilleure munition que j'aye trouvé à cest humain voyage; et plainds extrêmement les hommes d'entendement qui l'ont à dire.»
Sur ce thème, les variations sont infinies et rivalisent d'éclat et d'ampleur.
Le roi d'Egypte Osymandias, dont la mémoire inspira à Shelley un sonnet si beau, avait inscrit au-dessus de sa «librairie»: