«Quels pauvres souvenirs sont statues, tombes et autres monuments que les hommes érigent aux princes, et qui restent en des lieux fermés où quelques-uns à peine les voient, en comparaison des livres, qui aux yeux du monde entier montrent comment ces princes vécurent, tandis que les autres monuments montrent où ils gisent!»

C'est à dessein, je le répète, que j'accumule les citations d'auteurs étrangers. Non seulement, elles ont moins de chances d'être connues, mais elles possèdent je ne sais quelle saveur d'exotisme qu'on ne peut demander à nos écrivains nationaux.

Ecoutons Isaac Barrow exposer sagement la leçon de son expérience:

«Celui qui aime les livres ne manque jamais d'un ami fidèle, d'un conseiller salutaire, d'un gai compagnon, d'un soutien efficace. En étudiant, en pensant, en lisant, l'on peut innocemment se distraire et agréablement se récréer dans toutes les saisons comme dans toutes les fortunes.»

Jeremy Collier, pensant de même, ne s'exprime guère autrement:

«Les livres sont un guide dans la jeunesse et une récréation dans le grand âge. Ils nous soutiennent dans la solitude et nous empêchent d'être à charge à nous-mêmes. Ils nous aident à oublier les ennuis qui nous viennent des hommes et des choses; ils calment nos soucis et nos passions; ils endorment nos déceptions. Quand nous sommes las des vivants, nous pouvons nous tourner vers les morts: ils n'ont dans leur commerce, ni maussaderie, ni orgueil, ni arrière-pensée.»


Parmi les joies que donnent les livres, celle de les rechercher, de les pourchasser chez les libraires et les bouquinistes, n'est pas la moindre. On a écrit des centaines de chroniques, des études, des traités et des livres sur ce sujet spécial. La Physiologie des quais de Paris, de M. Octave Uzanne, est connue de tous ceux qui s'intéressent aux bouquins. On se rappelle moins un brillant article de Théodore de Banville, qui parut jadis dans un supplément littéraire du Figaro; aussi me saura-t-on gré d'en citer ce joli passage:

«Sur le quai Voltaire, il y aurait de quoi regarder et s'amuser pendant toute une vie; mais sans tourner, comme dit Hésiode, autour du chêne et du rocher, je veux nommer tout de suite ce qui est le véritable sujet, l'attrait vertigineux, le charme invincible: c'est le Livre ou, pour parler plus exactement, le Bouquin. Il y a sur le quai de nombreuses boutiques, dont les marchands, véritables bibliophiles, collectionnent, achètent dans les ventes, et offrent aux consommateurs de beaux livres à des prix assez honnêtes. Mais ce n'est pas là ce que veut l'amateur, le fureteur, le découvreur de trésors mal connus. Ce qu'il veut, c'est trouver pour des sous, pour rien, dans les boîtes posées sur le parapet, des livres, des bouquins qui ont—ou qui auront—un grand prix, ignoré du marchand.

«Et à ce sujet, un duel, qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin, recommence et se continue sans cesse entre le marchand et l'amateur. Le libraire, qui, naturellement, veut vendre cher sa marchandise, se hâte de retirer des boîtes et de porter dans la boutique tout livre soupçonné d'avoir une valeur; mais par une force étrange et surnaturelle, le Livre s'arrange toujours pour revenir, on ne sait pas comment ou par quels artifices, dans les boîtes du parapet. Car lui aussi a ses opinions; il veut être acheté par l'amateur, avec des sous, et surtout et avant tout, par amour!»