L'âme même arrive à la lassitude et au dégoût, comme le fait observer le poète anglais Crabbe: «Les livres ne sauraient toujours plaire, quelque bons qu'ils soient; l'esprit n'aspire pas toujours après sa nourriture.»
Un proverbe italien nous ramène, d'un mot vif et original, à la théorie des moralistes sur les bonnes et les mauvaises lectures: «Pas de voleur pire qu'un mauvais livre.»
Quel voleur, en effet, a jamais songé à dérober l'innocence, la pureté, les croyances, les nobles élans? Et les moralistes nous affirment qu'il y a des livres qui dépouillent l'âme de tout cela. «Mieux vaudrait, s'écrie Walter Scott, qu'il ne fût jamais né, celui qui lit pour arriver au doute, celui qui lit pour arriver au mépris du bien.»
Un écrivain anglais contemporain, Mr. Lowell, donne un tour ingénieux à l'expression d'une idée semblable, quand il écrit:
«Le conseil de Caton: Cum bonis ambula, "Marche avec les bons", est tout aussi vrai si on l'étend aux livres, car, eux aussi, donnent, par degrés insensibles, leur propre nature à l'esprit qui converse avec eux. Ou ils nous élèvent, ou ils nous abaissent.»
Les sages, qui pèsent le pour et le contre, et, se tenant dans un juste milieu, reconnaissent aux livres une influence tantôt bonne, tantôt mauvaise, souvent nulle, suivant leur nature et la disposition d'esprit des lecteurs, sont, je crois, les plus nombreux.
L'helléniste Egger met à formuler cette opinion judicieusement pondérée, un ton d'enthousiasme à quoi l'on devine qu'il pardonne au livre tous ses méfaits pour les joies et les secours qu'il sait donner.
«Le plus grand personnage qui, depuis 3,000 ans peut-être, fasse parler de lui dans le monde, tour à tour géant ou pygmée, orgueilleux ou modeste, entreprenant ou timide, sachant prendre toutes les formes et tous les rôles, capable tour à tour d'éclairer ou de pervertir les esprits, d'émouvoir les passions ou de les apaiser, artisan de factions ou conciliateur des partis, véritable Protée qu'aucune définition ne peut saisir, c'est «le Livre.»
Un moraliste peu connu du XVIIIe siècle, L.-C. d'Arc, auteur d'un livre intitulé: Mes Loisirs, que j'ai cité ailleurs, redoute l'excès de la lecture, ce «travail des paresseux», comme on l'a dit assez justement:
«La lecture est l'aliment de l'esprit et quelquefois le tombeau du génie.»