«Celui qui lit beaucoup s'expose à ne penser que d'après les autres.»
Le poète William Cowper, dans son poème didactique The Task, en veut moins au livre qu'à ceux qui ne savent pas en profiter:
Les livres sont souvent des talismans et des charmes
par le moyen de quoi l'art magique d'esprits subtils
tient la multitude non pensante en servage.
Devant la fascination d'un grand nom, les uns
abdiquent tout jugement, yeux fermés. D'autres que le style
affole, à travers les labyrinthes et les régions sauvages
de l'erreur se laissent conduire par lui, hypnotisés d'harmonie.
Cependant l'indolence séduit le plus grand nombre, trop faibles pour soutenir
la fatigue insupportable de la pensée,
et par suite avalant, sans arrêt ni choix,
le grain non criblé, dans son entier, balle et tout.
Un des chefs de l'école positiviste, ou plutôt comtiste, anglaise, Mr. Frederic Harrison, a consacré aux choix des livres une longue étude où je note des jugements qui, pour juste que veuille rester celui qui les porte, ne laissent pas d'être parfois bien sévères. Il se rencontre avec William Cowper dans ce passage:
«Loin de moi l'idée de nier l'inestimable valeur des bons livres, ou de décourager personne de lire les meilleurs; mais je pense souvent que nous oublions le revers de la médaille,—le mauvais usage des livres, le débilitant gaspillage du cerveau dans des lectures sans but, sans lien, sans saveur, où même, peut-être, dans les émanations empoisonnées du fatras littéraire et des pires pensées des méchants...»
«Evitons, dit-il ailleurs, la sottise d'attendre trop des livres, l'habitude pédante de vanter les livres jusqu'à les confondre avec l'éducation. Les livres ne sont pas plus l'éducation que les lois ne sont la vertu...»
Et encore: «Les livres ne sont pas plus sages que les hommes; les livres sincères ne sont pas plus faciles à trouver que les hommes sincères; les méchants livres ou les livres vulgaires ne sont pas moins gênants ni moins répandus que les hommes méchants ou vulgaires le sont partout; l'art de lire bien est aussi long et aussi difficile à apprendre que l'art de bien vivre...»
Il insiste et précise sa pensée en parodiant gravement un mot de Molière: «De tous les hommes, l'ami des livres est peut-être celui qui a le plus besoin qu'on lui rappelle que l'affaire de l'homme ici-bas est de savoir pour vivre et non pas de vivre pour savoir.»
Enfin, généralisant le jugement humoristique que Charles Lamb, grand amoureux des livres, portait sur certains d'entre eux sans cesser de les aimer tous, lorsqu'il disait: «Il y a des livres qui ne sont pas des livres du tout», Mr. Frederic Harrison en arrive à une conclusion pessimiste qui n'irait à rien de moins qu'à justifier toutes les persécutions des inquisiteurs, sorbonnistes et autres ennemis de la libre manifestation de la pensée. Je traduis textuellement:
«Lorsque je regarde en arrière et que je pense aux avalanches de matière imprimée que d'honnêtes compositeurs ont produites sans songer à mal, il faut le croire,—ce qui, du moins, leur donna le pain quotidien,—matière imprimée que moi et nous tous avons, à notre très mince profit, consommée par les yeux sans jamais en tirer une honnête subsistance, mais en affaiblissant beaucoup notre fond, je suis presque tenté de mettre l'imprimerie parmi les fléaux du genre humain».