«Du temps de Sénèque, rapporte le même écrivain, le luxe des bibliothèques était poussé à Rome à un degré inimaginable. Une bibliothèque était regardée comme un ornement nécessaire dans une maison; aussi en trouvait-on jusque chez les gens qui savaient à peine lire, et si considérables que la lecture des titres des livres aurait seule rempli la vie du propriétaire. C'est vers ce temps que vint à Rome le grammairien Epaphrodite de Chéronée, qui ramassa jusqu'à 30,000 volumes de choix (Suidas). Plus tard, Sammonicus Severus, précepteur de Gordien le Jeune, laissa à son élève la bibliothèque qu'il avait reçue de son père, et qui se montait à 62,000 volumes.»

Saint Pamphile, prêtre et martyr, posséda, au témoignage d'Isidore, 30,000 volumes, dont il fit présent à l'église de Césarée.

Au Ve siècle de l'ère chrétienne, Sidoine Apollinaire nous signale l'existence de plusieurs bibliophiles en Gaule, parmi lesquels Loup, professeur à Périgueux; Manus, consul à Narbonne; Rurice, évêque de Limoges; Tonance Ferréol, dans sa maison de Prusiane, sur le Gardon, non loin des frontières du Rouergue.

Sans suivre une filiation qui serait trop longue, les bibliophiles doivent aussi reconnaître comme un de leurs ancêtres,—inattendu pour la plupart d'entre eux, j'imagine,—l'Anglais Thomas Britton, charbonnier ambulant, musicien et chimiste. Il laissa après sa mort une collection de partitions dont la vente atteignit près de cent livres sterling, des instruments de musique pour quatre-vingts livres, et une remarquable bibliothèque musicale et scientifique. Quelques années auparavant (1714), il avait vendu aux enchères une belle collection de livres et de manuscrits se rapportant en majorité aux Roses-Croix et à leurs doctrines. Il existe, paraît-il, un catalogue imprimé de chacune de ces collections.

XV

Il faut dire deux mots de cette question des catalogues, dont l'histoire serait bien curieuse et constituerait, en réalité, par ses inventaires successifs, l'histoire de la bibliographie tout entière,—c'est-à-dire de la marche progressive de l'esprit humain dans ses manifestations écrites.

«Les premiers catalogues de librairie, dit Werdet, remontent à 1473 et 1474; ils proviennent d'une librairie de Strasbourg, celle de Mentelin, et des presses de Baemler, à Augsbourg.»

Voilà un fait précis, qui a son importance dans les limites où il est donné. Il est bien clair, en effet, que, du moment qu'il y a eu des livres,—je veux dire des écrits quelconques,—offerts en vente au public,—et il y en a eu, dès l'invention de l'écriture, à Rome, en Grèce, en Egypte, en Chine, partout,—les vendeurs ont annoncé aux acheteurs ce qu'ils avaient à vendre dans des listes qui n'étaient véritablement que des catalogues. Ce point réglé, n'êtes-vous pas de l'avis de l'essayist Leigh Hunt lorsqu'il dit:

«Un catalogue n'est pas une simple liste de choses à vendre, comme les profanes peuvent se l'imaginer. Même un catalogue de commissaire-priseur suggère mille réflexions à celui qui le parcourt. Jugez donc ce qu'il doit en être d'un catalogue de livres dont les titres seuls embrassent le cercle du monde entier, visible et invisible: géographies—biographies—histoires—amours—haines—joies—chagrins—cuisines—sciences—modes—et l'éternité!»

Aussi ne nous étonnerons-nous pas du mot de Jules Janin: