«Bon nombre d'honnêtes gens n'ont pas laissé d'autre oraison funèbre que le catalogue de leur bibliothèque, où toute louange est contenue.»
A cette question se rattache naturellement celle de la valeur vénale des livres et du placement plus ou moins avantageux que font ceux qui les achètent. Si Ruskin a pu dire que l'on n'a jamais vu d'amateur de livres ruiné par sa passion, c'est qu'il ne la satisfait qu'en acquérant des objets de réelle valeur.
Quelques-uns se cabrent à cette idée de spéculation; ils répéteraient volontiers ces vitupérations de Bollioud-Mermet:
«O! le noble et rare talent, qui travestit le philosophe en marchand de livres! Pulchra sane ars quæ de philosopho librarium facit! (Petrone.) Détestable industrie, négoce honteux, digne du mépris public: excès de cupidité, qui met quelquefois la probité aux abois, et l'art du connaisseur au-dessous des conditions les plus viles!»
D'autres—c'est le plus grand nombre—voient la chose plus froidement, plus justement. Ils savent, comme le disait S. de Sacy, que «les livres sont un capital» et que, «bien choisis», ils doublent de valeur en dix ans».] Et ils ne se font pas, à l'occasion ou au besoin, scrupule d'en profiter. En attendant, ils ont un argument pour se concilier leur femme, l'ennemie-née du bibliophile, comme nous l'avons vu. Ils peuvent lui soumettre des considérations comme celle-ci:
«Ménagères qui avez le bonheur de posséder un mari bibliophile, au lieu de faire une mine refrognée lorsque vous voyez arriver un nouveau paquet de livres et que la bibliothèque envahit peu à peu tout l'appartement, réjouissez-vous donc! C'est la fortune de vos enfants qui augmente... Quelle est d'ailleurs la vertu que ne supporte pas l'amour des livres! Douceur, frivolité de caractère, indulgence; point de jalousie, point de tracasseries, la femme d'un bibliophile est nécessairement la maîtresse de la maison, pourvu qu'elle sache s'arrêter au seuil du cabinet.»
XV
Capables d'une influence si utile et si louable, les livres méritent, il faut bien le croire enfin, tous les respects. Le vieux Richard de Bury a, dans son Philobiblon, dressé le code ou, si vous préférez, le protocole des égards qui leur sont dûs avec une naïveté de bon sens qui me paraît délicieuse dans sa prolixité.
«Nous remplissons un devoir sacré de piété, dit-il, quand nous traitons les livres avec soin et aussi quand nous les replaçons au lieu qui leur est réservé et les remettons à une garde inviolable; si bien qu'ils se réjouissent de rester purs tant que nous les avons entre nos mains, et qu'ils reposent en sûreté lorsqu'ils sont rendus à leur lieu de dépôt... C'est pourquoi nous croyons expédient de mettre en garde nos étudiants contre diverses négligences, qui peuvent facilement s'éviter, et qui font un mal étonnant aux livres.
«En premier lieu, pour ce qui est de l'ouverture et de la fermeture des livres, mettons-y la modération convenable, afin que les fermoirs n'en soient pas défaits avec trop de hâte, et que, lorsque nous avons fini notre inspection, ils ne soient pas mis de côté sans être dûment clos. Car c'est notre devoir d'entourer un livre de beaucoup plus de soins qu'une paire de bottes...